Tel Liszt en pélerinage, tel Napoléon en campagne, je revenais à Montalcino dix ans après ma première baffe en matière de vins étrangers. Jeune padawan dégustateur que j'étais alors (et que je suis toujours... dur, dur, d'être un Jedi), la découverte des Brunello di Montalcino avait fait voler en éclat l'illusion toute franchouillarde de la suprématie des vins hexagonaux. "Ethnocentrisme, quand tu nous tiens" aurait pu dire Lévi-Strauss.

Au sortir de l'adolescence, on pense encore que l'on peut tout classer, tout hiérachiser. Dans mon cas, le meilleur basketeur, le meilleur guitariste, bassiste ou saxophoniste... ou encore le(s) meilleur(s) vin(s). Point de départ de ma prise de conscience, je découvrais dégustation après dégustation, voyage après voyage, qu'il n'y a pas de "petite" ou "grande" appellation, de "petit" ou "grand" cépage, mais qu'il n'est question que de talent, de travail et de persévérance.

La raison pour laquelle j'éprouve autant d'intérêt pour les vins, bières et autres spiritueux que pour la musique ou le cinéma tient sûrement à une chose : parce que l'on est sur du sensitif, de l'émotionnel, du plaisir partagé... mais aussi parce que, quel que soit le domaine, je n'en aurai jamais fait le tour, je n'aurai jamais rassasié ma curiosité, étanché ma soif (d'apprendre... hips !)... et vous savez quoi ? Dans notre société occidentale plus prompte à accumuler des biens qu'à "sentir les choses", ça me parle, que voulez-vous...

Bref, retournons à Montalcino, joli village toscan niché en haut d'une colline, surmonté d'une forteresse médiévale... reconvertie en bar à vin tout à la gloire du sangiovese grosso !
 
 
 
Sangiovese "grosso", kezako ???
 
Aussi appelé "prugnolo gentile" à Montepulciano, c'est une variété particulière du sangiovese (Chianti) et le cépage unique des DOCG Brunello di Montalcino et Vino Nobile di Montepulciano. Ces vins offrent des robes plus claires et davantage de fraîcheur (plus d'acidité) comparativement aux vins du Chianti. Précision quant à l'élevage des Brunello : ils ne peuvent être commercialisés que 5 ans après la récolte et sont élevés au minimum 2 ans en barrique et 6 mois en bouteille. En résulte des vins absolument extraordinaires, avec pour certains, des potentiels de garde de plusieurs décennies !

Pour en savoir plus sur les Brunello di Montalcino, je vous invite à lire l'excellent article du monomaniaque bruxellois qui ne boit pas que de l'alsace à ce sujet.

Même si l'on ne peut comparer les deux cépages et climats, ces vins présentent à mes yeux la même finesse et élégance que les grands Bourgognes. Inconnus en France, ces vins jouissent d'une haute réputation dans le reste du monde, notamment aux USA, tant et si bien que l'un d'entre eux, le Casanova di Nieri fût élu "meilleur vin du monde" par le Wine Spectator en 2006. Logiquement (et malheureusement !), ils sont tout aussi onéreux que nos grands crus bordelais, bourguignons et autres Châteauneuf-du-Pape, Hermitage et Côte-Rotie... J'ai même vu un vin produit par le "pape" du Brunello, Franco Biondi Santi, du millésime 1963 à... 2500 € la bouteille ! En moyenne, il faut compter 30 euros pour "l'entrée de gamme" et ça commence vraiment à rigoler à partir de 50-60 euros... :-(
 

Mais retournons à l'Enoteca La Fortezza où nous voilà attablés en terrasse. Tandis que madame, rayonnante comme le soleil toscan, fait péter une petite salade accompagné d'un déliceux verre de Franci 2007 (Domaine Tassi) au nez hyper expressif mêlant fruits rouges confits et notes de cuir, monsieur se la joue grand seigneur et commande la formule "3 top wines" à 22 € !


Bon, les verres ne sont pas suffisamment remplis à mon goût mais soyons clair : ça envoie vraiment du très très gros !!! Séance PIF-PAF-POUF !
 

PIF !!! On commence avec un Casanova di Nieri (Tenuta Nuova) 2007 : nez ouvert, élevage encore présent. Pruneau confit, cerise bigarreau, fraise, cuir... tout en dentelle. Superbe d'équilibre, à la fois sur la retenue mais dont on pressent la magnificence. Acidité ++, promis à une grande garde.

PAF !!! On continue avec un Franci Riserva 2006 (Domaine Tassi) : que dire sinon que ça pinote à fond les ballons ! Cerise, confiture de fraise avec aussi un côté gioboyeux/animal. Toujours cette finesse et une finale sublime... qui appelle à corps et à cri une bonne terrine de lapin !
 
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Tandis que j'approche mon pif du Terre Nere Riserva 2004, la voix de Pavarotti s'élève... Moment de grâce, s'il en est... Et là, POUF !!! Un nez exceptionnel où se mêlent des notes de fruits secs (noix), de tabac blond, de cuir, d'écorce d'orange... Un canard à l'orange, vite !!! En bouche, tout est cohérent, on retrouve les mêmes arômes, c'est grand, c'est la classe internationale, j'en ai la larme à l'oeil...

Retour sur terre, je constate les prix : 62 €, 59 € et 85 €... Ah oui, quand même !
Du coup, le prix des 3 fonds de verre passe mieux...

Bref, 10 ans après, j'ai regoûté des grands Brunello et ça m'a remis une claque !