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Le p'tit blanc sans col
Free your mind and your (gl)ass will follow...

Vendredi 31 Octobre 2014

Vendredi du Vin #70 : HALLOWINE, les vins qui font peur

Cachez ce Muscadet que je ne saurais boire !...

Face à un client, ou lors d'une dégustation, certains mots font souvent peur...

Mais de quoi parle-t-il ? Des termes techniques genre "réduction", "anthocyanes" ou "fermentation malolactique" ? Aussi, mais non. Ceux-là, ils ne font pas vraiment peur. Ils sont juste incompris la plupart du temps, hormis d'une poignée de geek du pinard.

Non, je veux vous parler de mots qui font vraiment, mais VRAIMENT PEEEEUR !

Vous ne voyez toujours pas ?...

OK, je me lance...

(Mais je vous aurais prévenu, accrochez-vous au siège...)

BEAUJOLAAAIS !!!


"AAAAAAHHHHHH !!!!... Non, pas du bojo nouveau !..."

JURAAA !!!

"AU SECOOOOURS !!!... Par pitié, pas un vin éventé !..."

Quoi, vous en voulez encore ???!!!

OK, je vois que vous aimez avoir peur...

Accroche ton dentier, Ginette !...

...

MUUUSSSSCAAAAADET !!!
 
 
"HIIIIIII !!!!... Oh non, plutôt boire de l'acide chlorydrique !..."

 
Voilà. Vous avez bien flippé. Je vous avais prévenu, pourtant. Et encore, je suis sympa, j'aurais pu continuer avec quelques autres noms d'oiseaux de mauvaise augure :

"vins rouges de Loire !" (des p'tits vins à boire glacés, qui ne se gardent pas !...)

"rosé !" (c'est pas du vin !...)

"porto !" (mais c'est plus l'époque du melon !...)

"cru bourgeois" (mais je ne bois que des crus classés, mon bon monsieur !...)

Bref, vous voyez où je veux en venir : les (trop) nombreux A PRIORI qu'ont beaucoup de consommateurs vis-à-vis de tel ou tel vin ou appellation...

Pas tous les jours facile de travailler à l'extension du domaine de la lutte...

C'est drôle, pendant que j'écris ses lignes, je regarde d'un oeil distrait - j'écoute surtout - Led Zep jouant Stairway to Heaven (fabuleux live @ Earl's Court en 1971). Et je me dis qu'il est bien triste qu'autant de gens soient si bornés, et surtout si dénués d'ouverture d'esprit et de curiosité. Dommage pour eux, finalement, ils passeront simplement à côté d'innombrables plaisirs bachiques, comme autant de marches vers le paradis gustatif...

En parlant du Muscadet - puisque c'est de cet horrible épouvantail dont je veux vous parler aujourd'hui - il me revient en mémoire les commentaires d'un client à l'approche des fêtes de fin d'année. Visiblement aisé financièrement, et recevant ses beaux-parents - lesquels, vous vous en doutez, ne buvaient que des "grands crus" (sic) - ce monsieur souhaitait donc épater la galerie (en mode "le prix n'est pas un problème").

"Pas de problème, mec. Balance ton menu, qu'on rigole".


Pour chaque plat, je l'oriente donc vers de "belles" bouteilles (chères, mais pas trop quand même), de celles qui font bien devant Beau-Papa. Des noms qui parlent, même si on n'en a jamais bu : Chablis, Sancerre, Côte-Rôtie, Châteauneuf-du-Pape, Saint-Emilion, Pauillac... Bref, ceux-qui font bien sur la table dominical. Qui pose son homme. Qui marque socialement. Et s'il y a écrit "Grand Cru" dessus, c'est mieux.

"Et qu'avez-vous prévu en entrée ?
- Des huîtres.
- Dans ce cas-là, je vous conseille un vin blanc bien sec, avec une belle vivacité (surtout, ne pas prononcer "acidité", ça fait flipper le quidam moyen) et un côté un peu iodé. Je vous propose cet excellent Muscadet (à 5-6 euros la bouteille)".

Je me rappellerai toujours de sa réponse :

"Quoi, vous vous foutez d'ma gueule (car oui, les gens sont toujours aimables et polis) ? J'vais passer pour un con si je sers du Muscadet. Vous n'avez pas autre chose (traduction : "je ne suis pas un clodo, sors-moi une bouteille à 15 euros minimum"), un Condrieu par exemple ?"

Réflexion à moi-même : "Quoi, du viognier sur des huîtres ? Mais pourquoi pas servir carrément un jus d'abricot, ducon !!!... Et pourquoi pas un Sauternes ?...".

Moment de solitude. Mais on reste zen. On insiste un peu, précisant que c'est quand même l'un des plus jolis accords, qu'il y a d'excellents vins dans le Muscadet. Mais on voit rapidement que c'est un cas perdu. Le mec ne boira que de jolies étiquettes "qui brillent".

Que lui ai-je conseillé, pour finir ? Je ne sais plus, sans doute un grand "classique" pour ne pas apeurer sa bourgeoise de belle-doche : un petit Chablis ou un Sancerre bien variétal, sans doute, deux ou trois fois plus cher.

"Tant mieux commercialement", vous me direz. Avant d'ajouter : "si ça lui fait plaisir de boire des étiquettes... l'important, c'est qu'il soit content et qu'il ait envie de revenir t'acheter du vin...". Et vous aurez raison, bien sûr. Sauf que parfois, c'est vraiment désespérant.

Autre exemple récent, je vais depuis quelques temps dans un club d'oenologie. Le principe est sympa : à tour de rôle, chacun est invité à monter une dégustation thématique. Et là, je propose de leur faire goûter une sélection de muscadets "haut de gamme", taillés pour la "garde", histoire justement de casser quelques a priori.

Les réactions diverses ne tardent pas à fuser. Si quelques-uns s'enthousiasment, je vois bien que ça ne fait pas rêver la majorité. Certains s'étonnent poliment (ah bon, il y a des muscadets de "garde" ?), voire ricannent gentiment (merci, mais je tiens à mon foie).

Etc, etc.

Inutile de vous faire un dessin.

Bref, je leur ai concocté une sélection aux p'tit oignons, en essayant de représenter les différentes régions du Muscadet (Sèvre-et-Maine, Côtes-de-Grandlieu, Coteaux-de-la-Loire), et m'attachant à montrer l'incroyable diversité de terroirs de ce vignoble (amphipolite, gabbro, gneiss, orthogneiss, granit, micaschiste, roches magmatiques...).

Dans le désordre :

Muscadet Côtes-de-Grandlieu 2011
Domaine de l'Aujardière - Eric Chevalier


Clos de la Fèvrie 2010
Domaine Le Fay d'Homme - Vincent Caillé

Rubis de la Sanguèze 2010
Clos de la Barillère - Xavier Gouraud


Nectar de l'Erdre 2009
Domaine de Port Jean - Daniel et Cyrille Becavin

One 2011
Domaine du
Grand Mouton - Marie-Luce Métaireau et JF Guilbaud

Gneiss 2012
Domaine de l'Ecu - Guy Bossard et Frédéric Niger Van Herck

Orthogneiss 2011 (Domaine de l'Ecu)

Granit 2011 (Domaine de l'Ecu)

Les Dabinières 2012
Domaine Bonnet-Huteau - Rémi et Jean-Jacques Bonnet

Les Gautronnières 2012 (Domaine Bonnet-Huteau)

Les Laures 2011 (Domaine Bonnet-Huteau)

A ceux-là, j'aurais pu en ajouter bien d'autres, parmi les pionniers de ce renouveau qualitatif : Jo Landron, Luneau-Papin, Bruno Cormerais...  ou encore Jérôme Bretaudeau (j'ai découvert ses vins à la dernière édition de la Dive Bouteille, je me suis pris une énÔrme claque).

Si les avis ont pu diverger sur certains vins, tous ont été surpris par la complexité et la variété des profils aromatiques, souvent bien éloignés de l'image "classique" que l'on peut avoir du Muscadet. Et de reconnaître l'incroyable rapport qualité-prix-plaisir de ces vins (entre 6 et 15 €) ! A l'aveugle, peu de dégustateurs auraient placé ces vins en Loire-Atlantique... comme l'ont prouvé par le passé d'autres dégustations à l'aveugle "opposant" Muscadet et grands vins blancs d'autres vignobles, comme celle-ci.

Et de se rendre compte de l'aspect "gastronomique" de ces vins raffinés, qui ne sont pas destinés à être bu uniquement avec des produits de la mer, mais aussi des plats épicés, exotiques, des viandes blanches, des fromages...

Malheureusement, cette région viticole souffre encore d'une image déplorable pour beaucoup, liée en grande partie à une stratégie quantitative plus que qualitative de la grande majorité des vignerons nantais (70% est vendu au négoce).
 
Ce vignoble se remet péniblement de la terrible crise de 2008, qui a conduit à l'arrachage de près de 20% du vignoble.

Comme l'écrit le journaliste de Breizh-Info dans son article "Muscadet : le dernier des grands vins blancs" : "Rien n’y fait ! Le désamour entre les Nantais et le Muscadet paraît manifeste. Ce divorce résulte de trois longues décennies d’errements, durant lesquelles, une production de grande diffusion, assise sur une production libérale,  s’est appliquée à discréditer le grand potentiel du terroir".

Pour lutter contre cet état de fait, l'association Les Vignes de Nantes s'est créée, regroupant la majorité des meilleurs vignerons de l'appellation, dont les vins sont pourtant présents sur les plus belles tables de la planète.

Quant à moi, je vais poursuivre le combat pour la reconnaissance des grands vins du Muscadet, en servant ce soir à nos convives cette magnifique cuvée "Haute-Tradition" 2010 de Jo Landron, pour magnifier un plat oriental...
 
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Eric Leblanc - 09:54 - rubrique Vendredis du Vin - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 61 fois

Lundi 27 Octobre 2014

J'ai vendangé du charbonnay sur un terril (2ème partie)

Les Vins Audacieux d'Olivier Pucek et d'Henri Jammet


 
Olivier Pucek est un enfant du pays, né à Bruay-la-Buissière, commune voisine d'Haillicourt dans le Pas-de-Calais. Ce descendant d'une famille de miniers polonais habite en Charente depuis 1990, dans une maison au milieu des vignes de l'appellation Cognac.

Très intéressé par le vin et la viticulture, il cherche à travailler quelques arpents de vignes, en parallèle de son activité professionnelle (il est aujourd'hui directeur de l'office HLM départemental), et découvre ainsi le terroir de Saint-Sornin, en charente périgourdine.

Sa rencontre avec Henri Jammet est déterminante. A l'époque, ce vigneron venu de l'Aude était président de la Cave Coopérative de Saint-Sornin (seule cave charentaise à produire 100% de vins de pays). Avant de devenir le seul viticultureur indépendant de ce vignoble, il y a une dizaine d'année, en tentant le pari de la qualité. Pour cela, il passe de 20 à 2,5 hectares et décide de planter du chardonnay et du chenin à une densité de 10 000 pieds/ha sur un coteau exposé plein sud, d'argiles rouges à silex. Ainsi est né le GUIMBELOT, grâce à la complicité de 150 souscripteurs.
 

Crédit photo : La Voix du Nord
 
Olivier décide de passer le pas et plante avec l'aide d'Henri un peu plus de 2 hectares de vignes (dont 1,7 ha en haute densité) en 2009. Alors qu'Henri privilégie les cépages blancs, Olivier décide de planter du gamay à jus blanc, mais aussi du gamay de bouze (car intéressé par l'initiative d'Henri Marionnet) et du pinot noir (car grand amateur des vins de Bourgogne). Ainsi est né le MAVERLAN. Autodidacte, ses études universitaires en biologie l'aident bien, en plus des conseils d'Henri et d'un oenologue.
 

Maverlan "Marguerite" 2013 (gamay, gamay de Bouze)
Robe violine profonde. Nez expressif marqué par le gamay de bouze. Effectivement, on retrouve en bouche la trame tannique donnée par ce cépage. Tanins soyeux, belle concentration malgré le jeune âge des vignes. Très agréable à boire aujourd'hui, mais qui devait certainement très bien évoluer dans les prochaines années. NB : ce vin a été vinifié et élevé de façon traditionnelle dans des barriques de 400 litres et des fûts d'un an (achetés au Château Sociando-Mallet)

Guimbelot "Chenin" 2012
Robe d'un jaune d'or éclatant. Nez bien ouvert sur le coing, la poire et autres fruits à chair blanche, avec un côté beurré donné par le bâtonnage. En bouche, on retrouve ces arômes et ce gras pressenti au premier nez. Un vin très atypique, loin des standards de Touraine ou d'Anjou, plus sur l'opulence que la minéralité.

Leurs vins sont avant tout commercialisés au domaine et présents sur les belles tables et cavistes régionaux.

Genèse du projet

Certain du potentiel agronomique du terril 2bis d'Haillicourt (forme cônique, taille humaine, présence d'une flore, environnement intéressant), Olivier contacte en 2010 l'Etablissement Public Foncier du Nord-Pas-de-Calais et trouve une oreille attentive, en la personne de son directeur, Marc Kaczynski. Le projet trouve ensuite un écho favorable auprès du maire d'Haillicourt, ancien paysagiste, et de son conseil municipal.

Olvier, Henri et quelques amis décident de créer la SARL LES VINS AUDACIEUX et signent un partenariat avec la commune pour financer les coûts d'implantation : 1/3 pour la mairie, 2/3 pour la SARL.

Coûts d'implantation très élevés (environ 100 000 euros pour les 3 premières années, soit 2 fois plus qu'en Charente) car tout doit se faire manuellement et à dos d'homme : défrichage à la pioche et à la pelle, construction d'un escalier central, installation d'une citerne d'eau...

Un agent en emploi aidé est embauché par la Mairie pour les travaux à l'année (son financement est assuré sur le même principe 1/3 - 2/3).

Caractéristiques du terroir et spécificité du vignoble

Terrain peu fertil, perméable et drainant, composé de couches du carbonifère. Peu d'humus. Sol noir de schistes, grès et fossiles de charbon qui garde la chaleur. Pente à 80% exposée plein sud, constamment léchée par le vent.

Olivier et Henri décide de planter 2000 pieds de chardonnay, cépage qui s'adapte bien au climat septentrional. Ils choisissent des plants très peu vigoureux et surtout avec des points de greffe haut (porte-greffes allongés) pour favoriser la hauteur du feuillage et donc la photosynthèse. A part cela, la taille est classique et courte.

2013, le premier millésime

Le projet est couronné de succès. La qualité des raisins est au rendez-vous. Les grappes sont petites et saines. Les vignes sont très peu touchées par les maladies.

Environ 150 bouteilles d'un "joli vin blanc sec, franc et droit" (selon Olivier), sont produites. Le vin, vinifié "à la bourguignonne" (en barrique avec bâtonnage régulier), titre 12,5° sans chaptalisation ou désacidification.

Son nom était tout trouvé.
 

NB : j'aurai l'occasion de déguster cette première cuvée en novembre, je ne manquerai pas de vous en parler !

On est donc bien loin du "vin pour rigoler" ou "trafiqué". En effet, Olivier et Henri ont bel et bien la volonté de produire le premier "grand vin" du Nord-Pas-de-Calais. Ces premiers résultats encourageants renforcent leur détermination !

L'association 2bis & tertous

Le Nord-Pas-de-Calais étant considéré, au même titre que le Bretagne, par l'INAO comme "non-viticole", la seule solution de valoriser cette production a été de créer l'association 2bis & tertous. Ainsi, seul ses membres pourront se procurer les précieuses bouteilles (1/3 étant déjà réservé d'office pour la mairie).

Document de présentation de l'association en PDF.


Pour de plus amples renseignements, n'hésitez pas à contacter Yves LEPERS au 06 79 54 74 90 ou 2bis.tertous.asso@gmail.com

Les projets

Olivier regrette cette absence de liberté d'expérimenter et de créer, et espère que la législation évoluera positivement dans les prochaines années pour qu'ils puissent commercialiser les vins librement, à l'instar des voisins belges et britanniques.

L'autre but est de structurer l'association et que celle-ci devienne un véritable lieu de découverte de la vigne et du vin (cours de taille, animations oenologiques, vendanges, visites de vignobles, etc.).

Il est prévu également une extension du vignoble sur la partie ouest du terril.
 
Partir à l'assaut d'autres sites miniers ? Pourquoi pas, mais il faudrait une équipe dans le Nord-Pas-de-Calais, et des investisseurs. 

En attendant, Henri et Olivier dispensent leurs conseils à 2 vignobles associatifs dans le Pas-de-Calais (Liévin et Givenchy-en-Gohelle).
 
Peut-être verra-t-on un jour apparaître une IGP ou AOP Côtes-de-Terril, sait-on jamais !

En attendant, faites comme moi, adhérez à l'association 2bis & tertous !

 


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Eric Leblanc - 17:44 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 170 fois

Mardi 21 Octobre 2014

J'ai vendangé du charbonnay sur un terril (1ère partie)

Walking on the Moon...

Mercredi 15 octobre 2014. Il est 8h50.

Je me gare le long de la route traversant Haillicourt, commune située à proximité de Béthune. A côté de la baraque à frites, au pied du terril 9 de la fosse n°2 bis. Pas de doute, je me trouve bien dans l'ex-bassin minier du Pas-de-Calais.
 

 
Je découvre, un peu ébahi, ce vignoble improbable composé de 2000 pieds de "charbonnay", plantés en 2010 à flanc de terril (prononcer "terri").

Les vendangeurs d'un jour sont quasiment tous arrivés, dont Monsieur le Maire et l'officier de police municipale. En attendant les deux vignerons charentais instigateurs du projet, Olivier Pucek et Henri Jammet, je discute avec quelques personnes présentes. L'ambiance est bon enfant. Certains ont pris exprès leur journée. Pour la plupart, c'est leur première cueillette. Je ressens de l'excitation de leur part, mêlée à une sorte de sentiment de fierté.

L'équipe au grand complet, nous nous munissons des sécateurs, seaux et autres caisses et débutons l'ascencion de cette colline façonnée par des générations de mineurs.
 

Première source d'étonnement, la végétation nombreuse et variée présente sur ces terres noires, dûe à l'ancienneté de ce terril (la fosse n°2 bis a débuté en 1903) comme on me l'expliquera ensuite. En gravissant le chemin tortueux, je découvre alors un terroir incroyable, composé de schistes, de grès et de charbons fossilisés. En faisant fi du paysage environnant, on pourrait se croire en Anjou Noir ou dans la Vallée de l'Agly.
 

En second lieu, je suis littéralement bluffé par la maturité et le parfait état sanitaire des raisins. La vigne a été effeuillée, les jolies petites grappes dorées n'attendent qu'à être cueillies. Quasiment pas de traces de mildiou sur les feuilles, du fait de ce terroir spécifique, à la fois drainant et qui retient la chaleur, et au vent que l'on sent constamment lécher les pentes du terril.
 


Encore quelques marches avant de se retrouver au dernier rang.



Du haut, on reprend son souffle, et on admire le panorama.







A l'ouest de la parcelle, le terril à l'état sauvage.
 
Chacun son rang, et c'est parti pour les vendanges qui dureront deux petites heures. En route, mauvaise troupe !







Direction ensuite l'ancien Presbytère transformé en chai.





Et c'est parti pour l'égrappage !



Puis, le foulage.


 
Et enfin, l'encuvage pour une macération pelliculaire (destinée à favoriser l'extraction des arômes). Au vue de la qualité de la matière première, Henri Jammet et Olivier Pucek décident de la faire durer 2 jours. Ensuite, les raisins seront pressés, la fermentation et l'élevage se fera en barrique, avec bâtonnage régulier "à la bourguignonne".
 

 
La mise en bouteille du premier millésime (2013) est prévue pour le lendemain (entre 150 et 200 bouteilles). La récolte 2014 est multiplié par deux (environ 30 hectolitres).
 

Olivier Pucek (à droite) et Henri Jammet,
les deux artisans des Vins Audacieux.

C'est fini pour aujourd'hui. Direction le casse-croûte. L'occasion de goûter les vins atypiques d'Olivier (Maverlan, assemblage de gamay à jus blanc et de gamay de bouze) et d'Henri (Guimbelot, 100% chenin).
 

Autour de la table, je discute avec ces vendangeurs d'un jour. Pour la plupart d'entre eux, c'est le premier contact avec le vin et la vigne. L'un déclare : "depuis que je me suis intéressé à cette aventure, je ne regarde plus mon verre de vin de la même façon". La plupart sont d'origine polonaise, descendants de mineurs. On perçoit la nostalgie dans leur voix, évoquant l'époque durant laquelle la région était prospère, "en avance sur son temps". Et de constater, amers et désabusés, l'état de délabrement économique du bassin minier ravagé par un chômage de masse...

Avant de partir, je décide de retourner sur place et de grimper tout en haut du terril. A son sommet, les odeurs d'oeuf pourri me picotent les narines. Les vapeurs de souffre suintent des fissures de la terre. Les schistes rougis par la combustion dégagent encore de la chaleur. Même sur cet environnement, la Nature reprend ses droits.

Feel like walking on the Moon...
 
 
 
 

 


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Eric Leblanc - 17:26 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 189 fois

Vendredi 17 Octobre 2014

Interview de Nicolas Lesaint

le chef d'orchestre du Château de Reignac


 
En complément de l'article précédent Des Pomerols, sur un plateau, et au milieu un Reignac, j'ai eu envie de prolonger la réflexion avec une interview de Nicolas Lesaint, le "chef d'orchestre" du Château de Reignac

A la fois car j'aime beaucoup le blogueur, et ensuite parce qu'il me semblait particulièrement intéressant de questionner un "directeur technique" (un salarié, donc), responsable d'un grand domaine (70 hectares) en AOC Bordeaux Supérieur, sur ses problématiques, ses contraintes, sa vision de la viculture, son approche du métier, etc.

Forcément différente d'un vigneron propriétaire de quelques hectares dans une autre région viticole.

Nicolas s'est prêté au jeu, avec l'intelligence et la passion qu'on lui connaît.

Je l'en remercie sincèrement.

Parle-nous de ton parcours. Depuis quand travailles-tu au Château de Reignac ? Quelle fonction occupes-tu ?

Je suis arrivé au Château de Reignac au printemps 2009, en remplacement du chef de culture qui venait de décéder. Cela faisait 9 années que je travaillais sur une grosse structure de 300 hectares en Entre-deux-mers comme responsable agronomique. J’ai une formation d’ingénieur-agronome et d’œnologue, ce qui tout naturellement a permis de faire évoluer le poste dont j’ai pris la fonction.

A Reignac, je m'occupe de toute la gestion du personnel et des différents recrutements de l’entreprise pour ce qui est de la partie technique, je gère seul la partie viticole, la partie vinicole en collaboration avec Olivier Prévot qui est en poste au château depuis presque 20 ans, et gère le quotidien du secteur chai et expédition. Je m'occupe de la partie environnementale de la propriété et, depuis trois ans, j’interviens sur la partie communication via le Blog que j’ai créé (Blogreignac). Pour s'amuser, l'équipe administratif me surnomme le chef d'orchestre, je suis là pour faire le lien dans les différents services et proposer des améliorations techniques sur l'ensemble de la structure. Je suis l'huile dans les rouages pour que tout fonctionne bien.


Sur le site internet, j'ai lu que le domaine était conseillé par le célèbre oenologue Michel Rolland, à l'instar de nombreux domaines bordelais (cf. article précent). Peux-tu nous parler de cette collaboration ?

La collaboration avec Michel Rolland a débutée en 1990 lors de l'achat de la propriété par M. Vatelot. Celui-ci s'est attaché les services de M. Rolland pour faire monter le niveau qualitatif de la propriété, qui était alors en pleine restructuration. Aujourd'hui, nous avons doublé la surface plantée en vigne et le laboratoire Rolland est toujours là pour nous conseiller par l'intermédiaire de Mikael Laizet, qui est l'un des bras droits de Michel Rolland.

Mikael est là pour nous conseiller et, à ce titre, est présent tout au long de l’année pour les différentes étapes d'élaborations de nos vins et nous permet d'avoir toute la liberté d'orientation que nous souhaitons. En aucun cas, nous ne sommes cantonnés dans un principe de recettes techniques pouvant amener à une standardisation. Au contraire, de par nos différentes visites techniques que nous faisons toute l’année, nous choisissons avec Olivier certaines pistes de changements et Mikael nous aide à les tester en gardant en tête la typicité que l'on s'est choisie. Il nous permet de lever la tête du guidon quand nous travaillons et nous ouvre la fenêtre de ce qui se fait ailleurs nous donnant ainsi l'expérience du millésime en cours. Pour moi, il est capital d'avoir un conseil qui reste ce qu'il est, un conseil, si l'on ne veut pas tomber dans la routine de ses habitudes et de ses fausses convictions.


Quelles ont été les principales évolutions ou innovations que tu as apportées en termes de viticulture et de vinification ?

En termes de viticulture, un gros travail a été réalisé et continue de l’être sur les aspects nutritionnels. L’intervention d’un autre conseiller, Jean Pierre Cousinié, avec qui je travaille depuis 15 années, a été capitale pour Reignac pour améliorer les équilibres des vins et travailler sur la tenue des raisins vis-à-vis du botrytis.

Depuis 2010, nous avons basculé progressivement vers un arrêt des désherbages sur 50% de la surface plantée en vigne. Nous espérons aller plus loin, mais pour l’instant, il nous faudrait des moyens techniques et humains que nous n’avons pas.

Nous travaillons maintenant le plus souvent possible sur l’implantation d’engrais verts au sein du vignoble ce qui nous a permis de réduire énormément les apports de fertilisations extérieures autres que des composts.

Pour la partie vinifications, les deux plus grosses révolutions techniques auront certainement concerné le Blanc de Reignac qui a été totalement repensé pour être d’avantage sur le fruit, la minéralité et la fraicheur du vin en réduisant l’impact aromatique de la barrique. Deux petits œufs en béton on été achetés pour la vinification et la sélection des bois a été totalement changée.

La deuxième évolution aura été pour le Balthus, vinifié intégralement en barriques qui depuis 2009 n’est plus réalisé en 200% bois neuf mais 100% avec réutilisation de la barrique de vinification pour la fermentation malolactique et l’élevage. On garde ainsi tout l’intérêt de la fermentation dans le fût ce qui rend les vins plus accessibles rapidement et davantage respectueux du fruit.

Mon expérience de la certification ISO9001 et ISO14000 dans mon poste précédent nous a permis de rationnaliser un peu mieux le travail technique et d’intégrer la démarche du SME (Système de Mangement Environnemental) mis en place par le CIVB. Sans pour autant chercher la certification, nous souhaitons trop garder notre liberté vis-à-vis d’un label.

Peux-tu nous en dire plus sur la méthode de vinification et d'élevage brevetée par Monsieur Vatelot, le propriétaire du château ? Comment fonctionnent ces tins rotatifs OXOline ?

La partie brevetée par M. Vatelot concerne la vinification du Balthus. C’est un vin vinifié en barriques mais pour lequel nous avons un passage en cuve pour la réalisation d’une réelle préfermentaire à basse température, ce qui est très difficile à faire correctement en barriques. Le raisin ramassé à la main est trié et rempli une cuve tronconique sur pied équipée d’une vanne guillotine à sa base commandée pneumatiquement. La vendange encuvée est maintenue à 5°C pendant une semaine. L’ensemble est réchauffé puis levuré. 48h plus tard, le moût est écoulé dans une cuve voisine puis est utilisé pour remplir en partie les barriques de vinification. Ces barriques sont en suite mise debout de façon à ce que le fond modifié qui possède une trappe rectangulaire soit sous la vanne guillotine. On ouvre alors la vanne pour faire tomber la quantité souhaitée de vendange dans la barrique puis on ferme ma barrique. Celle-ci est alors couchée et introduite dans l’OXOline qui est une structure possédant des roulettes sur lesquelles les barriques vont être posées. Il suffit alors de faire faire des rotations à la barrique, plus ou moins par jour en fonction de l’avancement de la fermentation, pour travailler les marcs et extraire les composés phénoliques qui nous intéressent. Pour cela, une structure en T est fixée dans la barrique avant remplissage permettant de bloquer le marc lors des rotations et ainsi de le travailler. Sans elle, on a tendance à avoir un effet bouchon et le chapeau de marc reste en surface sans pouvoir être déstructuré.

Tu me disais que tu avais mis en place des partenariats de recherche avec l'Institut National de Recherche Agronomique (INRA). Peux-tu nous dire sur quoi portent ces travaux ?

En fait, deux équipes sont en place depuis deux ans. Comme nous avons une part de paysage très forte, 70 ha de vignes plantées sur 135 ha de propriété, 35 ha de bois d’un seul tenant et un étang de 8 ha, forcément, ce décors doit être une force pour tout ce qui est lutte alternatif et nous devons mieux le comprendre. Ainsi, une équipe a lancé une étude de biodiversité sur la population de champignons microscopiques et l’impact de la forêt sur leur présence et dans le vignoble et plus particulièrement un champignon appelé Ampelomyces, qui est un champignon prédateur de l’Oïdium.

La deuxième équipe travaille sur l’impact du paysage sur la présence du vers de la grappe. On n’en est qu’au début mais tout ceci reste une base de collaboration qui j’espère deviendra de plus en plus large sur davantage de sujets.


On sent dans tes écrits une grande ouverture d'esprit mêlée à une approche scientifique de ton métier, comme en témoigne notamment l'article "What I need is you", dans lesquels tu nous parles de tes doutes et de ton envie d'apprendre des autres et d'expérimenter, pour toujours faire mieux. En témoignent tes visites au Château Pontet-Canet ou au Château Mangot, par exemple, tous deux certifiés en agriculture biologique. Les vignobles du domaine sont conduites aujourd'hui, sauf erreur de ma part, en agriculture dite "raisonnée". Souhaiterais-tu faire évoluer vos pratiques vers l'agriculture biologique voire biodynamique ?

Nous sommes en effet en agriculture raisonnée mais sans certification parce que tout le monde aujourd’hui fait du raisonné. Je cherche à m’intéresser à tout en gardant à l’esprit qu’il y a du bon à prendre dans chaque système de culture. En effet, je suis quelqu’un de cartésien, peut-être un peu trop, et donc j’ai besoin de comprendre les choses et de dépasser la seule conviction. Donc forcément, le Bio et la Biodynamie m’intéressent. De là à l’appliquer à Reignac, il y a un grand pas à franchir. A cela, il y a plusieurs raisons. Déjà, nous nous trouvons à Bordeaux, en climat océanique, l’an dernier 1000 mm de pluie, donc des conditions difficiles pour le Bio. Nous sommes une propriété de 70 ha plantée à 6000 pieds par hectares cultivée par 4 chauffeurs. Je n’ai donc pas les moyens d’un Pontet-Canet qui, pour la même surface, en possède une douzaine. Ma réactivité en termes de traitements n’est donc pas assez grande pour pouvoir assurer une protection purement préventive sur une telle surface. Cela n’empêche que par exemple cette année sur mes 10 passages de traitement mildiou-oidium les cinq derniers étaient totalement Bio.

Est-ce que le passage en Bio me permettrait en l’état actuel des connaissances de garder la typicité pour laquelle nous sommes reconnus ? Je ne le pense pas. Nous changerions de vins, faut-il encore l’accepter.

Enfin, en rentrant dans le Bio et la Biodynamie, j’estime qu’on se ferme énormément de pistes d’améliorations en particulier avec les aspects nutritionnels, qui pour moi sont vraiment l’avenir pour ce qui est de se dispenser de certains traitements fongicides. J’en veux pour preuve tout le travail que je fais depuis cinq ans sur des programmes sans anti-botrytis mais avec certains soutiens foliaires à des moments clef du développement du cep de vigne et qui me permettent malgré l’absence de ces molécules de me rapprocher de la maturité habituelle. Ou encore 2013, où des bilans foliaires avant floraison ont permis d’identifier des carences en Bore, générales sur tout le bordelais, de les corriger et ainsi d’avoir une floraison normale et donc des rendements habituels alors que tout Bordeaux a vécu une année catastrophique de ce point de vue. Or ces produits, pourtant issus du médical et certifiables mais non certifiés par le fabriquant car ne souhaitant pas rentrer dans cette démarche, ne peuvent pas être utilisés suivant le cahier des charges BIO. Résultats : beaucoup de BIO et Biodynamistes que je connais ont subi le millésime et ont mis économiquement leur exploitation en danger.

L’important pour moi est de pouvoir garder la main sur un millésime et sur ce que l’on fait. Mais par contre, il est certain que l’évolution vers des modes de luttes plus « propres » est inéluctable, qu’il faut toujours progresser et que c’est de l’échange que naitront les améliorations à venir.

Je préfère pour l’instant travailler sur l’utilisation de produits, certes de synthèse, mais connus pour être entièrement métabolisés par le cep ou par les levures et ainsi ne laissant aucuns résidus dans les vins finis.

Ma femme travaille dans une exploitation en Biodynamie, les échanges sont donc quotidiens sur le sujet.

Enfin, dernière raison, je suis salarié du Château de Reignac et non propriétaire, j’ai donc des comptes à rendre en terme de quantité de vin produit ainsi qu’en terme de qualité et de typicité.

 

Propos recueillis en octobre 2014




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Eric Leblanc - 18:53 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 215 fois

Des Pomerols, sur un plateau, et au milieu un Reignac

Merlot, Rolland, crasses de fer et spéculation foncière


Vendredi dernier, j'ai eu le plaisir d'animer une dégustation sur les vins de Pomerol, l'autre appellation "star" avec Saint-Emilion, de la rive droite bordelaise. Pour ce faire, j'avais couru les rues de Lille et battu la campagne des Flandres pour concocter une sélection aux petits oignons...

Pas si facile de dénicher des vins prêts à boire, d'autant plus quand vous disposez d'un budget limité. Car malheureusement, les prix des "grands" Pomerols sont totalement délirants : sans même parler de Petrus qui bat tous les records (comptez près de 2000 euros pour un millésime à boire...), impossible d'aligner des quilles de Le Pin, l'Evangile, la Conseillante ou Vieux Château Certan sans provoquer une crise cardiaque au trésorier du club de dégustation !
 
Je partais donc sur 6 bouteilles différentes (de 22 € à 78 €), afin de pouvoir illustrer un tant soit peu mes propos. Des domaines connus et d'autres moins, certains en bio, sur des millésimes allant de 2010 à 1995. Tous les vins furent ouvert en début d'après-midi et carafés le soir, à part Gombaude Guillot 1995, que j'ouvris simplement en arrivant sur le lieu de la dégustation.

 
Une septième bouteille s'ajouta à la sélection, apportée par le président de l'association : un Clos l'Eglise 2008.


 
Et pour rigoler, j'apportai une "bouteille pirate" pour débuter la dégustation. En l'occurence un Château de Reignac 2011, "simple" Bordeaux Supérieur, et second vin du domaine (le 1er vin étant le Grand Vin de Reignac), que j'ouvris en arrivant.


 
Mais avant de passer à la dégustation des vins, laissez-moi vous conter en quelques mots l'histoire du vignoble et la spécificité de son terroir.

Historique du vignoble

Ce sont les Romains qui cultivèrent les premiers la vigne. Jadis, deux voies antiques sillonnaient en effet son plateau. L'une était d'ailleurs suivie par le poète Ausone (qui donna plus tard son nom au célèbre 1er cru A de Saint-Emilion) lorsqu'il se rendait du port de Condat, près de Libourne, à sa villa de Lucaniac.

Ce sont ensuite les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (dont les Chevaliers de Malte sont aujourd'hui les héritiers, d'où la Croix de Malte comme emblème des vins de Pomerol) qui développèrent le vignoble, qui devint une étape mémorable pour des milliers de pélerins sur le Chemin de Compostelle, notamment à partir du XIIème siècle et durant tout le Moyen-Âge.

Dévasté et abandonné par les tribulations de la Guerre de Cent Ans, et par les guerres de Religion, le vignoble fût finalement reconstitué au cours des XVème et XVIème siècles. Les Hospitaliers établirent alors leur première commanderie en Libournais. Ils édifièrent un manoir, un "hospice", hélas disparu et une église du roman le plus pur, malheureusement, détruite par un incendie au XIXème siècle. Elle sera remplacée par une église plus spacieuse, dont la flèche se dresse, aujourd’hui encore, au cœur du vignoble.


Son essor commercial débuta au XVIIIème siècle et surtout au XIXème, durant lequel les navires étrangers, amateurs et acheteurs de ses crus contribuèrent à sa renommée outre-mer.

Comme les autres vignobles du Bordelais, il subit de plein fouet la crise du phylloxéra. Pomerol sera à nouveau reconstitué et son développement sera dynamisé par l'arrivée de nouvelles familles de Corrèze et de Belgique pendant l'entre-deux-guerres et après 1945. L'activité importante du négoce joua un rôle primordial pour la commercialistation des vins, d'autant que plusieurs propriétaires étaient eux-mêmes négociants, facilitée par la situation géographique exceptionnelle du port de Libourne, au confluent de l'Isle et de la Dordogne, donnant accès via l'estuaire de la Gironde aux marchés d'Europe du Nord.

Pas étonnant donc que la part de l'export représente aujourd'hui 60% et que ses principaux marchés étrangers soient l'Allemagne, le Benelux, avant le Canada, la Chine, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne, la Suisse et les USA.

L'AOC Pomerol

Le Syndicat Viticole et Agricole de Pomerol fût créé en 1900. Dès cette époque, les repsonsables avaient assigné un double rôle au syndicat l’orientant vers la mise en commun des techniques pour l’amélioration de la qualité de l’appellation et vers la défense de cette dernière.

Leur objectif : empêcher les Producteurs des communes voisines "d’étamper leurs barriques au nom de Pomerol".

Et c’est ainsi que par le décret de loi en 1935 qui officialisait la mise en place de l’A.O.C. par l’Institut National d’Appellation d’Origine, il fut facile à Pomerol de définir la délimitation précise de son aire d’appellation et ses règlements. Le Comité National de l’I.N.A.O. n’avait plus qu’à entériner le travail accompli durant plusieurs décennies par le Syndicat Viticole et Agricole de Pomerol.


Spécificité du terroir de Pomerol

Le vignoble de Pomerol se situe sur le plateau descendant en terrasses successives vers la vallée de l’Isle, au confluent de la Dordogne.

Il est limité :
- au Nord par le ruisseau de la Barbanne, affluent de l’Isle. On raconte qu’il séparait les pays de la langue d’Oc de ceux de la langue d’Oil,
- à l’Est par Saint-Emilion,
- au Sud et à l’Ouest par la ville de Libourne.

Le sol de ce plateau est formé en surface de graves plus ou moins compactes argileuses et sablonneuses.

Partout le sous-sol comporte des oxydes de fer que l’on appelle dans la région « crasse de fer » (photos Château Gazin). C’est ce sous-sol qui confère au Pomerol son caractère bien marqué.

La superficie du terroir est de 813 hectares (soit 0,7% de la surface viticole de Bordeaux), cultivés par 138 propriétaires déclarants.

Sur ces terres, le merlot est roi (80%), complété par les cabernets francs (15%) et sauvignon (5%).

Contrairement à Saint-Emilion, il n'y a pas de classement à Pomerol.

Préambule

Pour rigoler, disai-je, je fis goûter en premier, à l'aveugle, le Château de Reignac 2011, considéré par nombre de critiques comme le meilleur domaine en Bordeaux Supérieur, et lui aussi composé principalement de merlot.

A l'ouverture, le vin présente un joli nez sur les petits fruits rouges. Les tanins, encore un peu serrés de prime abord, deviennet plus "aimables" après un peu d'aération. Jolie longueur en bouche. Un vin bien construit, droit et net. Bref, le genre de quille qui réconcilie l'amateur fatigué par les Bordeaux standardisés.

Tout le monde trouve ça très bon. Encore plus quand je dévoile le prix : 8,30 €. "Là, c'est plus très bon, c'est formidable !" s'exclame la foule en délire.

L'occasion pour moi de leur parler de la problématique de la spéculation foncière à Pomerol. Quand le prix moyen de l'hectare en bordeaux supérieur est de 14 000 euros, il avoisine les 400 000 € voire 1 200 000 € à Pomerol ! Dans ces conditions, on comprend mieux l'inéxorable concentration capitalistique sur l'appellation. Pas sûr que dans 25 ans, il y ait encore une exploitation familiale, sauf peut-être l'irréductible famille Techer du Château Gombaude-Guillot !



Dégustation des Pomerols

Château Hautes Graves Beaulieu 2010
4 hectares situés au sud de l'appellation, âge moyen des vignes 30 ans.
95% merlot / 5% cabernet franc, certifié AB depuis 2009.
Vinification naturelle, élevage de 15 mois en fût de chêne français
Propriété de Nicolas Despagne (Maison Blanche, Montagne Saint-Emilion).

2010 : millésime exceptionnel. Vins riches et puissants, de grande garde.

Malgré le carafage, le nez reste encore discret. Il s'ouvre sur des notes de fruits noirs et de violette. Qualité des tanins à souligner. Un belle bouteille à laisser tranquillement vieillir...

Château Fayat 2009
Né en 2009 de la fusion de la Commanderie de Mazeyres, du Prieur de la Commanderie et du Château Vieux Bourgneuf.
16 hectares composés de merlot (90%) et cabernet franc (10%), vignes de 50 ans.
Différents terroirs : graves profonds et sols sableux, sols sablo-limoneux sur argiles, graves sur sous-couches argileuses.
Agriculture raisonnée, sols travaillés, enherbement 1 rang sur deux.
Propriété de Clément Fayat (La Dominique, Clément Pichon), conseillée par Michel Rolland.
Elevage : 70% barrique (50% fût neuf, 30% d'un vin), 30% cuve

2009 : millésime exceptionnel. Puissant, charnu et concentré.

Notes empyreumatiques (cacao), d'épices, de fruits noirs bien mûrs. Tanins très soyeux. Beau vin de garde, typique du millésime.

Château Nenin 2008
Rachat en 1997 par la Famille Delon (Léoville Las Cases)
20 hectares, graves argileux-sableux reposant sur un sous-sol de crasse de fer
75% merlot / 25% cabernet franc
15 à 18 mois en barrique (dont 22% neuves)

2008 : millésime classique, la belle arrière saison ayant apporté la maturité aux raisins. Vins de garde.

Nez encore un peu fermé. Encore une fois, je suis frappé par le velouté apporté par le merlot et le soyeux des tanins. Finale épicée et longue. Encore un joli vin de garde, qui commence à se livrer.

Clos l'Eglise 2008
Au coeur de Pomerol, Clos l'Eglise est un domaine ancien qui, avec 14 hectares, comptait parmi les plus étendus au XVIIIème siècle. En 1925, un classement officieux des crus de Pomerol le place dans le "peloton de tête" avec La Conseillante et Vieux Château Certan.
Composé aujourd'hui de 6 hectares, à proximité de Clinet, à la cassure du plateau de Pomerol. Sols argileux-graveleux avec remontées de crasses de fer.
70% merlot / 30% cabernet franc, vignes de 35 ans
Agriculture raisonnée avec labours
Aujourd'hui propriété des Vignobles Garcin Cathiard (Haut-Bergey, Branon)
Conseillé par Michel Rolland et Alain Raynaud.

Premier vin de la soirée à être vraiment en place. Nez bien ouvert, sur des notes de café, de cuir et de truffes noirs.

Château Gazin 2006
26 hectares contigus à l'Evangile et à Petrus.
Vignes de 35 ans d'âge,
90% merlot / 6% cabernet sauvignon / 4% cabernet franc.
Hautes terrases composées de graves günziennes de surface. Sous-sol d'argiles bleues et vertes incluant des oxydes de fer.
Labours, engrais organique, lutte raisonnée.
18 mois d'élevage (50% fût neuf)
Village au XVIIIème, emplacement probable de "l'hôpital de Pomeyrols".
Propriété d'une très vieille famille, originaire de l'Artois.
Domaine acquis par le grand père, Louis Soualle, au XXème siècle
86% de la production est exportée.

2006 : millésime classique. A déguster aujourd'hui sans problème. Vin de bonne garde.

Nez très expressif. Menthol, violette, réglisse, fruits rouges bien mûrs. tanins très soyeux. On change de catégorie !

Château Clinet 2003
Jouit d'une bonne réputation au XIXème.
En 1860, la famille Constant était également propriétaire de Petrus.
1900-1991 : propriété de la famille Audy
Arrivée de Jean-Michel Arcante, gendre du propriétaire, aux manettes dans les années 80. Avec Michel Rolland, il instaure de nouvelles méthodes : vendanges vertes, effeuillage, vendanges en surmaturité, replantation de merlots à la place des cabernets. Utilisation d'une plus grande proportion de barriques neuves, allongement des élevages (de 13 mois dans les années 1970 à 24 mois).
1991 : rachat par l'assureur GAN
1998 : rachat par la famille Laborde
Jean-Louis Laborde, ingénieur agronome et ancien industriel, entreprend un vaste programme de replantation à long terme, réintroduit le travail du sol. Aujourd'hui, les travaux des vignes sont majoritairement manuels.
En 2003 : production de 1800 caisses (20 hl/ha)
87% merlot, 8% cabernet franc, 5% cabernet sauvignon
Elevage 100% bois neuf (5 fournisseurs différents)

2003 : millésime atypique, marqué par la chaleur. Vins déjà évolués avec des arômes de fruits surmûris et de pruneaux. Bouteilles à boire.

Vin évolué aux reflets orangés. Nez d'orange sanguine, de fruits secs. Tanins et bois parfaitement fondus. Elégant en dépit du millésime caniculaire. A boire.

Château Gombaude Guillot 1995
"Pomerol, terroir, bio" telle est la devise de ce domaine précurseur de l'agriculture biologique dans l'appellation (à partir de 1997, certifié en 2000. En cours de certification en agriculture biodynamique depuis 2006).
6ème génération de vignerons, depuis 1860
Situé au coeur du plateau de Pomerol. 7 hectares composés de graves glaciaires sur argile. 85% merlot / 15% cabernet franc. Vignes de 40 ans d'âge. Rendements de 32 à 47 hl/ha selon les millésimes. Vinification naturelle, élevage en barriques de chêne de l'Allier (dont 50% bois neuf).

1995 : millésime exceptionnel Eté torride et sec. Vins riches, onctueux et parfaitement équilibrés.

Notes de cigare, de pruneaux, de raisins secs, de tabac, de cendres. Un Pomerol dans la plénitude de l'âge !
 


Pour continuer la réflexion, je vous invite à lire une interview de Nicolas Lesaint, le chef d'orchestre du Château de Reignac.

 


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Eric Leblanc - 18:13 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 198 fois

Mardi 14 Octobre 2014

La vendange ou l'art du funambule


 
Vues de loin, l'exercice des vendanges peut avoir pour l'observateur, qui n'a jamais pris part à la cueillette, une image idyllique.

Il fait beau, les raisins sont splendides, la bouteille de rouge sans étiquette se marie si bien avec la rillette...

Le citadin vendangeur d'un jour ou d'une semaine se sent vivant, à nouveau ou pour la première fois "connecté avec la terre". C'est la première fois qu'il se lève aux aurores et il assiste, émerveillé, au lever de soleil sur les vignes. Il participe avec ses p'tites mains à une oeuvre collective. Il pense à son travail sans queue ni tête, et il se dit que là, au moins, ça a du sens. Il remplit le pressoir, goûte aux premiers jus et a hâte de goûter le vin fini.

Et puis, il rencontre plein de gens sympas qu'il n'a pas forcément l'habitude de côtoyer : des jeunes avec des dreds, des retraités actifs, des femmes aux foyers, des roms, des polonais...

Et, pour compléter cette pub Benetton, des chiens de toutes tailles et de toutes races (parce que le vigneron, il aime ça, avoir un chien qui lui colle aux basques).

Bref, le Retour à la Terre dans ce qu'il a de plus poétique.
 
 
C'est beau comme du Larcenet.

Bon OK, on ne lui avait pas dit pour les courbatures, le mal de dos, les doigts coupés, les fringues qui puent, la pluie, le froid et la terre qui colle...
 

 
Mais c'est pas grave, il s'en fout. Il a passé un super moment. Comme dit Pôle Emploi : "le travail est souvent pénible, mais l'expérience est enrichissante".

Mais, et les vignerons dans tout ça ?...

(c'est là que je veux en venir, vous l'aurez compris)

Ils les vivent comment, les vendanges ?

Et bien, ils stressent, ils doutent, ils dorment plus ou moins bien. Parce que, si pour le vendangeur, c'est un emploi saisonnier, pour eux, c'est le résultat d'une année entière de travail. Qui peut être mise à mal par la pluie, par les maladies, par des problèmes mécaniques, par des problèmes de personnel...

Ils regardent le ciel, font le tour des vignes, goûtent et re-goûtent les raisins. Font des prélèvements, des analyses de maturité, organisent, planifient. Passent leur temps à regarder les prévisions météo sur tous les sites internets possibles. Appellent leurs confrères. Et doutent de leur choix parce que untel a commencé à ramasser et pas lui, ou alors que lui a vendangé, mais les autres ont laissé les raisins mûrir, en espérant que la pluie prévue en fin de semaine ne diluera pas trop les jus... Et il se dit qu'il a peut-être pris la mauvaise décision.

Dans un monde idéal, les raisins seraient à parfaite maturité. Il ferait beau. Et on vendangerait en tong.

Mais dans le monde réel, cela ne se passe pas comme ça. Les raisons ont des maturités différentes selon les parcelles. Des grappes sont atteintes de "pourri acide" (bactéries acétiques) ou d'oïdium. La maturité phénolique n'est pas encore atteinte, l'acidité un peu élevé, mais "ça décroche" sur une parcelle. Et on annonce de la flotte. Que faire : ramasser des raisins "imparfaits" ou risquer de tout perdre ?

Alors, on prend des décisions, on trie, on en met par terre. On tente le coup, ou pas. On serre les fesses, pas mal. Et on bande les muscles jusqu'à ce que toute la came soit rentrée.

C'était la deuxième fois cette année que je faisais les vendanges, et je me suis encore plus rendu compte de la difficulté de l'exercice. Dans ces moments-là, vous n'enviez pas les vignerons, tant vous vous rendez compte que la qualité du vin dépend en partie des décisions prises durant cette période.

La qualité d'un vin, c'est une somme de milliers de détails, du choix du porte-greffe au type de contenant utilisé pour la vinification, en passant par les choix culturaux, etc.

Par ce billet, je souhaite rendre hommage à toutes ces femmes et ces hommes qui se démènent toute l'année, pour que l'on puisse verser du bonheur et du rêve dans nos verres.

Levons-les justement à leur santé !
 


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Eric Leblanc - 17:31 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 2 commentaires - Lu 439 fois

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