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Le p'tit blanc sans col
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Mardi 21 Octobre 2014

J'ai vendangé du charbonnay sur un terril (1ère partie)

Walking on the Moon...

Mercredi 15 octobre 2014. Il est 8h50.

Je me gare le long de la route traversant Haillicourt, commune située à proximité de Béthune. A côté de la baraque à frites, au pied du terril 9 de la fosse n°2 bis. Pas de doute, je me trouve bien dans l'ex-bassin minier du Pas-de-Calais.
 

 
Je découvre, un peu ébahi, ce vignoble improbable composé de 2000 pieds de "charbonnay", plantés en 2010 à flanc de terril (prononcer "terri").

Les vendangeurs d'un jour sont quasiment tous arrivés, dont Monsieur le Maire et l'officier de police municipale. En attendant les deux vignerons charentais instigateurs du projet, Olivier Pucek et Henri Jammet, je discute avec quelques personnes présentes. L'ambiance est bon enfant. Certains ont pris exprès leur journée. Pour la plupart, c'est leur première cueillette. Je ressens de l'excitation de leur part, mêlée à une sorte de sentiment de fierté.

L'équipe au grand complet, nous nous munissons des sécateurs, seaux et autres caisses et débutons l'ascencion de cette colline façonnée par des générations de mineurs.
 

Première source d'étonnement, la végétation nombreuse et variée présente sur ces terres noires, dûe à l'ancienneté de ce terril (la fosse n°2 bis a débuté en 1903) comme on me l'expliquera ensuite. En gravissant le chemin tortueux, je découvre alors un terroir incroyable, composé de schistes, de grès et de charbons fossilisés. En faisant fi du paysage environnant, on pourrait se croire en Anjou Noir ou dans la Vallée de l'Agly.
 

En second lieu, je suis littéralement bluffé par la maturité et le parfait état sanitaire des raisins. La vigne a été effeuillée, les jolies petites grappes dorées n'attendent qu'à être cueillies. Quasiment pas de traces de mildiou sur les feuilles, du fait de ce terroir spécifique, à la fois drainant et qui retient la chaleur, et au vent que l'on sent constamment lécher les pentes du terril.
 


Encore quelques marches avant de se retrouver au dernier rang.



Du haut, on reprend son souffle, et on admire le panorama.







A l'ouest de la parcelle, le terril à l'état sauvage.
 
Chacun son rang, et c'est parti pour les vendanges qui dureront deux petites heures. En route, mauvaise troupe !







Direction ensuite l'ancien Presbytère transformé en chai.





Et c'est parti pour l'égrappage !



Puis, le foulage.


 
Et enfin, l'encuvage pour une macération pelliculaire (destinée à favoriser l'extraction des arômes). Au vue de la qualité de la matière première, Henri Jammet et Olivier Pucek décident de la faire durer 2 jours. Ensuite, les raisins seront pressés, la fermentation et l'élevage se fera en barrique, avec bâtonnage régulier "à la bourguignonne".
 

 
La mise en bouteille du premier millésime (2013) est prévue pour le lendemain (entre 150 et 200 bouteilles). La récolte 2014 est multiplié par deux (environ 30 hectolitres).
 

Olivier Pucek (à droite) et Henri Jammet,
les deux artisans des Vins Audacieux.

C'est fini pour aujourd'hui. Direction le casse-croûte. L'occasion de goûter les vins atypiques d'Olivier (Maverlan, assemblage de gamay à jus blanc et de gamay de bouze) et d'Henri (Guimbelot, 100% chenin).
 

Autour de la table, je discute avec ces vendangeurs d'un jour. Pour la plupart d'entre eux, c'est le premier contact avec le vin et la vigne. L'un déclare : "depuis que je me suis intéressé à cette aventure, je ne regarde plus mon verre de vin de la même façon". La plupart sont d'origine polonaise, descendants de mineurs. On perçoit la nostalgie dans leur voix, évoquant l'époque durant laquelle la région était prospère, "en avance sur son temps". Et de constater, amers et désabusés, l'état de délabrement économique du bassin minier ravagé par un chômage de masse...

Avant de partir, je décide de retourner sur place et de grimper tout en haut du terril. A son sommet, les odeurs d'oeuf pourri me picotent les narines. Les vapeurs de souffre suintent des fissures de la terre. Les schistes rougis par la combustion dégagent encore de la chaleur. Même sur cet environnement, la Nature reprend ses droits.

Feel like walking on the Moon...
 
 
 
 

 


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Eric Leblanc - 17:26 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 83 fois

Vendredi 17 Octobre 2014

Interview de Nicolas Lesaint

le chef d'orchestre du Château de Reignac


 
En complément de l'article précédent Des Pomerols, sur un plateau, et au milieu un Reignac, j'ai eu envie de prolonger la réflexion avec une interview de Nicolas Lesaint, le "chef d'orchestre" du Château de Reignac

A la fois car j'aime beaucoup le blogueur, et ensuite parce qu'il me semblait particulièrement intéressant de questionner un "directeur technique" (un salarié, donc), responsable d'un grand domaine (70 hectares) en AOC Bordeaux Supérieur, sur ses problématiques, ses contraintes, sa vision de la viculture, son approche du métier, etc.

Forcément différente d'un vigneron propriétaire de quelques hectares dans une autre région viticole.

Nicolas s'est prêté au jeu, avec l'intelligence et la passion qu'on lui connaît.

Je l'en remercie sincèrement.

Parle-nous de ton parcours. Depuis quand travailles-tu au Château de Reignac ? Quelle fonction occupes-tu ?

Je suis arrivé au Château de Reignac au printemps 2009, en remplacement du chef de culture qui venait de décéder. Cela faisait 9 années que je travaillais sur une grosse structure de 300 hectares en Entre-deux-mers comme responsable agronomique. J’ai une formation d’ingénieur-agronome et d’œnologue, ce qui tout naturellement a permis de faire évoluer le poste dont j’ai pris la fonction.

A Reignac, je m'occupe de toute la gestion du personnel et des différents recrutements de l’entreprise pour ce qui est de la partie technique, je gère seul la partie viticole, la partie vinicole en collaboration avec Olivier Prévot qui est en poste au château depuis presque 20 ans, et gère le quotidien du secteur chai et expédition. Je m'occupe de la partie environnementale de la propriété et, depuis trois ans, j’interviens sur la partie communication via le Blog que j’ai créé (Blogreignac). Pour s'amuser, l'équipe administratif me surnomme le chef d'orchestre, je suis là pour faire le lien dans les différents services et proposer des améliorations techniques sur l'ensemble de la structure. Je suis l'huile dans les rouages pour que tout fonctionne bien.


Sur le site internet, j'ai lu que le domaine était conseillé par le célèbre oenologue Michel Rolland, à l'instar de nombreux domaines bordelais (cf. article précent). Peux-tu nous parler de cette collaboration ?

La collaboration avec Michel Rolland a débutée en 1990 lors de l'achat de la propriété par M. Vatelot. Celui-ci s'est attaché les services de M. Rolland pour faire monter le niveau qualitatif de la propriété, qui était alors en pleine restructuration. Aujourd'hui, nous avons doublé la surface plantée en vigne et le laboratoire Rolland est toujours là pour nous conseiller par l'intermédiaire de Mikael Laizet, qui est l'un des bras droits de Michel Rolland.

Mikael est là pour nous conseiller et, à ce titre, est présent tout au long de l’année pour les différentes étapes d'élaborations de nos vins et nous permet d'avoir toute la liberté d'orientation que nous souhaitons. En aucun cas, nous ne sommes cantonnés dans un principe de recettes techniques pouvant amener à une standardisation. Au contraire, de par nos différentes visites techniques que nous faisons toute l’année, nous choisissons avec Olivier certaines pistes de changements et Mikael nous aide à les tester en gardant en tête la typicité que l'on s'est choisie. Il nous permet de lever la tête du guidon quand nous travaillons et nous ouvre la fenêtre de ce qui se fait ailleurs nous donnant ainsi l'expérience du millésime en cours. Pour moi, il est capital d'avoir un conseil qui reste ce qu'il est, un conseil, si l'on ne veut pas tomber dans la routine de ses habitudes et de ses fausses convictions.


Quelles ont été les principales évolutions ou innovations que tu as apportées en termes de viticulture et de vinification ?

En termes de viticulture, un gros travail a été réalisé et continue de l’être sur les aspects nutritionnels. L’intervention d’un autre conseiller, Jean Pierre Cousinié, avec qui je travaille depuis 15 années, a été capitale pour Reignac pour améliorer les équilibres des vins et travailler sur la tenue des raisins vis-à-vis du botrytis.

Depuis 2010, nous avons basculé progressivement vers un arrêt des désherbages sur 50% de la surface plantée en vigne. Nous espérons aller plus loin, mais pour l’instant, il nous faudrait des moyens techniques et humains que nous n’avons pas.

Nous travaillons maintenant le plus souvent possible sur l’implantation d’engrais verts au sein du vignoble ce qui nous a permis de réduire énormément les apports de fertilisations extérieures autres que des composts.

Pour la partie vinifications, les deux plus grosses révolutions techniques auront certainement concerné le Blanc de Reignac qui a été totalement repensé pour être d’avantage sur le fruit, la minéralité et la fraicheur du vin en réduisant l’impact aromatique de la barrique. Deux petits œufs en béton on été achetés pour la vinification et la sélection des bois a été totalement changée.

La deuxième évolution aura été pour le Balthus, vinifié intégralement en barriques qui depuis 2009 n’est plus réalisé en 200% bois neuf mais 100% avec réutilisation de la barrique de vinification pour la fermentation malolactique et l’élevage. On garde ainsi tout l’intérêt de la fermentation dans le fût ce qui rend les vins plus accessibles rapidement et davantage respectueux du fruit.

Mon expérience de la certification ISO9001 et ISO14000 dans mon poste précédent nous a permis de rationnaliser un peu mieux le travail technique et d’intégrer la démarche du SME (Système de Mangement Environnemental) mis en place par le CIVB. Sans pour autant chercher la certification, nous souhaitons trop garder notre liberté vis-à-vis d’un label.

Peux-tu nous en dire plus sur la méthode de vinification et d'élevage brevetée par Monsieur Vatelot, le propriétaire du château ? Comment fonctionnent ces tins rotatifs OXOline ?

La partie brevetée par M. Vatelot concerne la vinification du Balthus. C’est un vin vinifié en barriques mais pour lequel nous avons un passage en cuve pour la réalisation d’une réelle préfermentaire à basse température, ce qui est très difficile à faire correctement en barriques. Le raisin ramassé à la main est trié et rempli une cuve tronconique sur pied équipée d’une vanne guillotine à sa base commandée pneumatiquement. La vendange encuvée est maintenue à 5°C pendant une semaine. L’ensemble est réchauffé puis levuré. 48h plus tard, le moût est écoulé dans une cuve voisine puis est utilisé pour remplir en partie les barriques de vinification. Ces barriques sont en suite mise debout de façon à ce que le fond modifié qui possède une trappe rectangulaire soit sous la vanne guillotine. On ouvre alors la vanne pour faire tomber la quantité souhaitée de vendange dans la barrique puis on ferme ma barrique. Celle-ci est alors couchée et introduite dans l’OXOline qui est une structure possédant des roulettes sur lesquelles les barriques vont être posées. Il suffit alors de faire faire des rotations à la barrique, plus ou moins par jour en fonction de l’avancement de la fermentation, pour travailler les marcs et extraire les composés phénoliques qui nous intéressent. Pour cela, une structure en T est fixée dans la barrique avant remplissage permettant de bloquer le marc lors des rotations et ainsi de le travailler. Sans elle, on a tendance à avoir un effet bouchon et le chapeau de marc reste en surface sans pouvoir être déstructuré.

Tu me disais que tu avais mis en place des partenariats de recherche avec l'Institut National de Recherche Agronomique (INRA). Peux-tu nous dire sur quoi portent ces travaux ?

En fait, deux équipes sont en place depuis deux ans. Comme nous avons une part de paysage très forte, 70 ha de vignes plantées sur 135 ha de propriété, 35 ha de bois d’un seul tenant et un étang de 8 ha, forcément, ce décors doit être une force pour tout ce qui est lutte alternatif et nous devons mieux le comprendre. Ainsi, une équipe a lancé une étude de biodiversité sur la population de champignons microscopiques et l’impact de la forêt sur leur présence et dans le vignoble et plus particulièrement un champignon appelé Ampelomyces, qui est un champignon prédateur de l’Oïdium.

La deuxième équipe travaille sur l’impact du paysage sur la présence du vers de la grappe. On n’en est qu’au début mais tout ceci reste une base de collaboration qui j’espère deviendra de plus en plus large sur davantage de sujets.


On sent dans tes écrits une grande ouverture d'esprit mêlée à une approche scientifique de ton métier, comme en témoigne notamment l'article "What I need is you", dans lesquels tu nous parles de tes doutes et de ton envie d'apprendre des autres et d'expérimenter, pour toujours faire mieux. En témoignent tes visites au Château Pontet-Canet ou au Château Mangot, par exemple, tous deux certifiés en agriculture biologique. Les vignobles du domaine sont conduites aujourd'hui, sauf erreur de ma part, en agriculture dite "raisonnée". Souhaiterais-tu faire évoluer vos pratiques vers l'agriculture biologique voire biodynamique ?

Nous sommes en effet en agriculture raisonnée mais sans certification parce que tout le monde aujourd’hui fait du raisonné. Je cherche à m’intéresser à tout en gardant à l’esprit qu’il y a du bon à prendre dans chaque système de culture. En effet, je suis quelqu’un de cartésien, peut-être un peu trop, et donc j’ai besoin de comprendre les choses et de dépasser la seule conviction. Donc forcément, le Bio et la Biodynamie m’intéressent. De là à l’appliquer à Reignac, il y a un grand pas à franchir. A cela, il y a plusieurs raisons. Déjà, nous nous trouvons à Bordeaux, en climat océanique, l’an dernier 1000 mm de pluie, donc des conditions difficiles pour le Bio. Nous sommes une propriété de 70 ha plantée à 6000 pieds par hectares cultivée par 4 chauffeurs. Je n’ai donc pas les moyens d’un Pontet-Canet qui, pour la même surface, en possède une douzaine. Ma réactivité en termes de traitements n’est donc pas assez grande pour pouvoir assurer une protection purement préventive sur une telle surface. Cela n’empêche que par exemple cette année sur mes 10 passages de traitement mildiou-oidium les cinq derniers étaient totalement Bio.

Est-ce que le passage en Bio me permettrait en l’état actuel des connaissances de garder la typicité pour laquelle nous sommes reconnus ? Je ne le pense pas. Nous changerions de vins, faut-il encore l’accepter.

Enfin, en rentrant dans le Bio et la Biodynamie, j’estime qu’on se ferme énormément de pistes d’améliorations en particulier avec les aspects nutritionnels, qui pour moi sont vraiment l’avenir pour ce qui est de se dispenser de certains traitements fongicides. J’en veux pour preuve tout le travail que je fais depuis cinq ans sur des programmes sans anti-botrytis mais avec certains soutiens foliaires à des moments clef du développement du cep de vigne et qui me permettent malgré l’absence de ces molécules de me rapprocher de la maturité habituelle. Ou encore 2013, où des bilans foliaires avant floraison ont permis d’identifier des carences en Bore, générales sur tout le bordelais, de les corriger et ainsi d’avoir une floraison normale et donc des rendements habituels alors que tout Bordeaux a vécu une année catastrophique de ce point de vue. Or ces produits, pourtant issus du médical et certifiables mais non certifiés par le fabriquant car ne souhaitant pas rentrer dans cette démarche, ne peuvent pas être utilisés suivant le cahier des charges BIO. Résultats : beaucoup de BIO et Biodynamistes que je connais ont subi le millésime et ont mis économiquement leur exploitation en danger.

L’important pour moi est de pouvoir garder la main sur un millésime et sur ce que l’on fait. Mais par contre, il est certain que l’évolution vers des modes de luttes plus « propres » est inéluctable, qu’il faut toujours progresser et que c’est de l’échange que naitront les améliorations à venir.

Je préfère pour l’instant travailler sur l’utilisation de produits, certes de synthèse, mais connus pour être entièrement métabolisés par le cep ou par les levures et ainsi ne laissant aucuns résidus dans les vins finis.

Ma femme travaille dans une exploitation en Biodynamie, les échanges sont donc quotidiens sur le sujet.

Enfin, dernière raison, je suis salarié du Château de Reignac et non propriétaire, j’ai donc des comptes à rendre en terme de quantité de vin produit ainsi qu’en terme de qualité et de typicité.

 

Propos recueillis en octobre 2014




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Eric Leblanc - 18:53 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 190 fois

Des Pomerols, sur un plateau, et au milieu un Reignac

Merlot, Rolland, crasses de fer et spéculation foncière


Vendredi dernier, j'ai eu le plaisir d'animer une dégustation sur les vins de Pomerol, l'autre appellation "star" avec Saint-Emilion, de la rive droite bordelaise. Pour ce faire, j'avais couru les rues de Lille et battu la campagne des Flandres pour concocter une sélection aux petits oignons...

Pas si facile de dénicher des vins prêts à boire, d'autant plus quand vous disposez d'un budget limité. Car malheureusement, les prix des "grands" Pomerols sont totalement délirants : sans même parler de Petrus qui bat tous les records (comptez près de 2000 euros pour un millésime à boire...), impossible d'aligner des quilles de Le Pin, l'Evangile, la Conseillante ou Vieux Château Certan sans provoquer une crise cardiaque au trésorier du club de dégustation !
 
Je partais donc sur 6 bouteilles différentes (de 22 € à 78 €), afin de pouvoir illustrer un tant soit peu mes propos. Des domaines connus et d'autres moins, certains en bio, sur des millésimes allant de 2010 à 1995. Tous les vins furent ouvert en début d'après-midi et carafés le soir, à part Gombaude Guillot 1995, que j'ouvris simplement en arrivant sur le lieu de la dégustation.

 
Une septième bouteille s'ajouta à la sélection, apportée par le président de l'association : un Clos l'Eglise 2008.


 
Et pour rigoler, j'apportai une "bouteille pirate" pour débuter la dégustation. En l'occurence un Château de Reignac 2011, "simple" Bordeaux Supérieur, et second vin du domaine (le 1er vin étant le Grand Vin de Reignac), que j'ouvris en arrivant.


 
Mais avant de passer à la dégustation des vins, laissez-moi vous conter en quelques mots l'histoire du vignoble et la spécificité de son terroir.

Historique du vignoble

Ce sont les Romains qui cultivèrent les premiers la vigne. Jadis, deux voies antiques sillonnaient en effet son plateau. L'une était d'ailleurs suivie par le poète Ausone (qui donna plus tard son nom au célèbre 1er cru A de Saint-Emilion) lorsqu'il se rendait du port de Condat, près de Libourne, à sa villa de Lucaniac.

Ce sont ensuite les Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem (dont les Chevaliers de Malte sont aujourd'hui les héritiers, d'où la Croix de Malte comme emblème des vins de Pomerol) qui développèrent le vignoble, qui devint une étape mémorable pour des milliers de pélerins sur le Chemin de Compostelle, notamment à partir du XIIème siècle et durant tout le Moyen-Âge.

Dévasté et abandonné par les tribulations de la Guerre de Cent Ans, et par les guerres de Religion, le vignoble fût finalement reconstitué au cours des XVème et XVIème siècles. Les Hospitaliers établirent alors leur première commanderie en Libournais. Ils édifièrent un manoir, un "hospice", hélas disparu et une église du roman le plus pur, malheureusement, détruite par un incendie au XIXème siècle. Elle sera remplacée par une église plus spacieuse, dont la flèche se dresse, aujourd’hui encore, au cœur du vignoble.


Son essor commercial débuta au XVIIIème siècle et surtout au XIXème, durant lequel les navires étrangers, amateurs et acheteurs de ses crus contribuèrent à sa renommée outre-mer.

Comme les autres vignobles du Bordelais, il subit de plein fouet la crise du phylloxéra. Pomerol sera à nouveau reconstitué et son développement sera dynamisé par l'arrivée de nouvelles familles de Corrèze et de Belgique pendant l'entre-deux-guerres et après 1945. L'activité importante du négoce joua un rôle primordial pour la commercialistation des vins, d'autant que plusieurs propriétaires étaient eux-mêmes négociants, facilitée par la situation géographique exceptionnelle du port de Libourne, au confluent de l'Isle et de la Dordogne, donnant accès via l'estuaire de la Gironde aux marchés d'Europe du Nord.

Pas étonnant donc que la part de l'export représente aujourd'hui 60% et que ses principaux marchés étrangers soient l'Allemagne, le Benelux, avant le Canada, la Chine, la Corée du Sud, la Grande-Bretagne, la Suisse et les USA.

L'AOC Pomerol

Le Syndicat Viticole et Agricole de Pomerol fût créé en 1900. Dès cette époque, les repsonsables avaient assigné un double rôle au syndicat l’orientant vers la mise en commun des techniques pour l’amélioration de la qualité de l’appellation et vers la défense de cette dernière.

Leur objectif : empêcher les Producteurs des communes voisines "d’étamper leurs barriques au nom de Pomerol".

Et c’est ainsi que par le décret de loi en 1935 qui officialisait la mise en place de l’A.O.C. par l’Institut National d’Appellation d’Origine, il fut facile à Pomerol de définir la délimitation précise de son aire d’appellation et ses règlements. Le Comité National de l’I.N.A.O. n’avait plus qu’à entériner le travail accompli durant plusieurs décennies par le Syndicat Viticole et Agricole de Pomerol.


Spécificité du terroir de Pomerol

Le vignoble de Pomerol se situe sur le plateau descendant en terrasses successives vers la vallée de l’Isle, au confluent de la Dordogne.

Il est limité :
- au Nord par le ruisseau de la Barbanne, affluent de l’Isle. On raconte qu’il séparait les pays de la langue d’Oc de ceux de la langue d’Oil,
- à l’Est par Saint-Emilion,
- au Sud et à l’Ouest par la ville de Libourne.

Le sol de ce plateau est formé en surface de graves plus ou moins compactes argileuses et sablonneuses.

Partout le sous-sol comporte des oxydes de fer que l’on appelle dans la région « crasse de fer » (photos Château Gazin). C’est ce sous-sol qui confère au Pomerol son caractère bien marqué.

La superficie du terroir est de 813 hectares (soit 0,7% de la surface viticole de Bordeaux), cultivés par 138 propriétaires déclarants.

Sur ces terres, le merlot est roi (80%), complété par les cabernets francs (15%) et sauvignon (5%).

Contrairement à Saint-Emilion, il n'y a pas de classement à Pomerol.

Préambule

Pour rigoler, disai-je, je fis goûter en premier, à l'aveugle, le Château de Reignac 2011, considéré par nombre de critiques comme le meilleur domaine en Bordeaux Supérieur, et lui aussi composé principalement de merlot.

A l'ouverture, le vin présente un joli nez sur les petits fruits rouges. Les tanins, encore un peu serrés de prime abord, deviennet plus "aimables" après un peu d'aération. Jolie longueur en bouche. Un vin bien construit, droit et net. Bref, le genre de quille qui réconcilie l'amateur fatigué par les Bordeaux standardisés.

Tout le monde trouve ça très bon. Encore plus quand je dévoile le prix : 8,30 €. "Là, c'est plus très bon, c'est formidable !" s'exclame la foule en délire.

L'occasion pour moi de leur parler de la problématique de la spéculation foncière à Pomerol. Quand le prix moyen de l'hectare en bordeaux supérieur est de 14 000 euros, il avoisine les 400 000 € voire 1 200 000 € à Pomerol ! Dans ces conditions, on comprend mieux l'inéxorable concentration capitalistique sur l'appellation. Pas sûr que dans 25 ans, il y ait encore une exploitation familiale, sauf peut-être l'irréductible famille Techer du Château Gombaude-Guillot !



Dégustation des Pomerols

Château Hautes Graves Beaulieu 2010
4 hectares situés au sud de l'appellation, âge moyen des vignes 30 ans.
95% merlot / 5% cabernet franc, certifié AB depuis 2009.
Vinification naturelle, élevage de 15 mois en fût de chêne français
Propriété de Nicolas Despagne (Maison Blanche, Montagne Saint-Emilion).

2010 : millésime exceptionnel. Vins riches et puissants, de grande garde.

Malgré le carafage, le nez reste encore discret. Il s'ouvre sur des notes de fruits noirs et de violette. Qualité des tanins à souligner. Un belle bouteille à laisser tranquillement vieillir...

Château Fayat 2009
Né en 2009 de la fusion de la Commanderie de Mazeyres, du Prieur de la Commanderie et du Château Vieux Bourgneuf.
16 hectares composés de merlot (90%) et cabernet franc (10%), vignes de 50 ans.
Différents terroirs : graves profonds et sols sableux, sols sablo-limoneux sur argiles, graves sur sous-couches argileuses.
Agriculture raisonnée, sols travaillés, enherbement 1 rang sur deux.
Propriété de Clément Fayat (La Dominique, Clément Pichon), conseillée par Michel Rolland.
Elevage : 70% barrique (50% fût neuf, 30% d'un vin), 30% cuve

2009 : millésime exceptionnel. Puissant, charnu et concentré.

Notes empyreumatiques (cacao), d'épices, de fruits noirs bien mûrs. Tanins très soyeux. Beau vin de garde, typique du millésime.

Château Nenin 2008
Rachat en 1997 par la Famille Delon (Léoville Las Cases)
20 hectares, graves argileux-sableux reposant sur un sous-sol de crasse de fer
75% merlot / 25% cabernet franc
15 à 18 mois en barrique (dont 22% neuves)

2008 : millésime classique, la belle arrière saison ayant apporté la maturité aux raisins. Vins de garde.

Nez encore un peu fermé. Encore une fois, je suis frappé par le velouté apporté par le merlot et le soyeux des tanins. Finale épicée et longue. Encore un joli vin de garde, qui commence à se livrer.

Clos l'Eglise 2008
Au coeur de Pomerol, Clos l'Eglise est un domaine ancien qui, avec 14 hectares, comptait parmi les plus étendus au XVIIIème siècle. En 1925, un classement officieux des crus de Pomerol le place dans le "peloton de tête" avec La Conseillante et Vieux Château Certan.
Composé aujourd'hui de 6 hectares, à proximité de Clinet, à la cassure du plateau de Pomerol. Sols argileux-graveleux avec remontées de crasses de fer.
70% merlot / 30% cabernet franc, vignes de 35 ans
Agriculture raisonnée avec labours
Aujourd'hui propriété des Vignobles Garcin Cathiard (Haut-Bergey, Branon)
Conseillé par Michel Rolland et Alain Raynaud.

Premier vin de la soirée à être vraiment en place. Nez bien ouvert, sur des notes de café, de cuir et de truffes noirs.

Château Gazin 2006
26 hectares contigus à l'Evangile et à Petrus.
Vignes de 35 ans d'âge,
90% merlot / 6% cabernet sauvignon / 4% cabernet franc.
Hautes terrases composées de graves günziennes de surface. Sous-sol d'argiles bleues et vertes incluant des oxydes de fer.
Labours, engrais organique, lutte raisonnée.
18 mois d'élevage (50% fût neuf)
Village au XVIIIème, emplacement probable de "l'hôpital de Pomeyrols".
Propriété d'une très vieille famille, originaire de l'Artois.
Domaine acquis par le grand père, Louis Soualle, au XXème siècle
86% de la production est exportée.

2006 : millésime classique. A déguster aujourd'hui sans problème. Vin de bonne garde.

Nez très expressif. Menthol, violette, réglisse, fruits rouges bien mûrs. tanins très soyeux. On change de catégorie !

Château Clinet 2003
Jouit d'une bonne réputation au XIXème.
En 1860, la famille Constant était également propriétaire de Petrus.
1900-1991 : propriété de la famille Audy
Arrivée de Jean-Michel Arcante, gendre du propriétaire, aux manettes dans les années 80. Avec Michel Rolland, il instaure de nouvelles méthodes : vendanges vertes, effeuillage, vendanges en surmaturité, replantation de merlots à la place des cabernets. Utilisation d'une plus grande proportion de barriques neuves, allongement des élevages (de 13 mois dans les années 1970 à 24 mois).
1991 : rachat par l'assureur GAN
1998 : rachat par la famille Laborde
Jean-Louis Laborde, ingénieur agronome et ancien industriel, entreprend un vaste programme de replantation à long terme, réintroduit le travail du sol. Aujourd'hui, les travaux des vignes sont majoritairement manuels.
En 2003 : production de 1800 caisses (20 hl/ha)
87% merlot, 8% cabernet franc, 5% cabernet sauvignon
Elevage 100% bois neuf (5 fournisseurs différents)

2003 : millésime atypique, marqué par la chaleur. Vins déjà évolués avec des arômes de fruits surmûris et de pruneaux. Bouteilles à boire.

Vin évolué aux reflets orangés. Nez d'orange sanguine, de fruits secs. Tanins et bois parfaitement fondus. Elégant en dépit du millésime caniculaire. A boire.

Château Gombaude Guillot 1995
"Pomerol, terroir, bio" telle est la devise de ce domaine précurseur de l'agriculture biologique dans l'appellation (à partir de 1997, certifié en 2000. En cours de certification en agriculture biodynamique depuis 2006).
6ème génération de vignerons, depuis 1860
Situé au coeur du plateau de Pomerol. 7 hectares composés de graves glaciaires sur argile. 85% merlot / 15% cabernet franc. Vignes de 40 ans d'âge. Rendements de 32 à 47 hl/ha selon les millésimes. Vinification naturelle, élevage en barriques de chêne de l'Allier (dont 50% bois neuf).

1995 : millésime exceptionnel Eté torride et sec. Vins riches, onctueux et parfaitement équilibrés.

Notes de cigare, de pruneaux, de raisins secs, de tabac, de cendres. Un Pomerol dans la plénitude de l'âge !
 


Pour continuer la réflexion, je vous invite à lire une interview de Nicolas Lesaint, le chef d'orchestre du Château de Reignac.

 


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Eric Leblanc - 18:13 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 168 fois

Mardi 14 Octobre 2014

La vendange ou l'art du funambule


 
Vues de loin, l'exercice des vendanges peut avoir pour l'observateur, qui n'a jamais pris part à la cueillette, une image idyllique.

Il fait beau, les raisins sont splendides, la bouteille de rouge sans étiquette se marie si bien avec la rillette...

Le citadin vendangeur d'un jour ou d'une semaine se sent vivant, à nouveau ou pour la première fois "connecté avec la terre". C'est la première fois qu'il se lève aux aurores et il assiste, émerveillé, au lever de soleil sur les vignes. Il participe avec ses p'tites mains à une oeuvre collective. Il pense à son travail sans queue ni tête, et il se dit que là, au moins, ça a du sens. Il remplit le pressoir, goûte aux premiers jus et a hâte de goûter le vin fini.

Et puis, il rencontre plein de gens sympas qu'il n'a pas forcément l'habitude de côtoyer : des jeunes avec des dreds, des retraités actifs, des femmes aux foyers, des roms, des polonais...

Et, pour compléter cette pub Benetton, des chiens de toutes tailles et de toutes races (parce que le vigneron, il aime ça, avoir un chien qui lui colle aux basques).

Bref, le Retour à la Terre dans ce qu'il a de plus poétique.
 
 
C'est beau comme du Larcenet.

Bon OK, on ne lui avait pas dit pour les courbatures, le mal de dos, les doigts coupés, les fringues qui puent, la pluie, le froid et la terre qui colle...
 

 
Mais c'est pas grave, il s'en fout. Il a passé un super moment. Comme dit Pôle Emploi : "le travail est souvent pénible, mais l'expérience est enrichissante".

Mais, et les vignerons dans tout ça ?...

(c'est là que je veux en venir, vous l'aurez compris)

Ils les vivent comment, les vendanges ?

Et bien, ils stressent, ils doutent, ils dorment plus ou moins bien. Parce que, si pour le vendangeur, c'est un emploi saisonnier, pour eux, c'est le résultat d'une année entière de travail. Qui peut être mise à mal par la pluie, par les maladies, par des problèmes mécaniques, par des problèmes de personnel...

Ils regardent le ciel, font le tour des vignes, goûtent et re-goûtent les raisins. Font des prélèvements, des analyses de maturité, organisent, planifient. Passent leur temps à regarder les prévisions météo sur tous les sites internets possibles. Appellent leurs confrères. Et doutent de leur choix parce que untel a commencé à ramasser et pas lui, ou alors que lui a vendangé, mais les autres ont laissé les raisins mûrir, en espérant que la pluie prévue en fin de semaine ne diluera pas trop les jus... Et il se dit qu'il a peut-être pris la mauvaise décision.

Dans un monde idéal, les raisins seraient à parfaite maturité. Il ferait beau. Et on vendangerait en tong.

Mais dans le monde réel, cela ne se passe pas comme ça. Les raisons ont des maturités différentes selon les parcelles. Des grappes sont atteintes de "pourri acide" (bactéries acétiques) ou d'oïdium. La maturité phénolique n'est pas encore atteinte, l'acidité un peu élevé, mais "ça décroche" sur une parcelle. Et on annonce de la flotte. Que faire : ramasser des raisins "imparfaits" ou risquer de tout perdre ?

Alors, on prend des décisions, on trie, on en met par terre. On tente le coup, ou pas. On serre les fesses, pas mal. Et on bande les muscles jusqu'à ce que toute la came soit rentrée.

C'était la deuxième fois cette année que je faisais les vendanges, et je me suis encore plus rendu compte de la difficulté de l'exercice. Dans ces moments-là, vous n'enviez pas les vignerons, tant vous vous rendez compte que la qualité du vin dépend en partie des décisions prises durant cette période.

La qualité d'un vin, c'est une somme de milliers de détails, du choix du porte-greffe au type de contenant utilisé pour la vinification, en passant par les choix culturaux, etc.

Par ce billet, je souhaite rendre hommage à toutes ces femmes et ces hommes qui se démènent toute l'année, pour que l'on puisse verser du bonheur et du rêve dans nos verres.

Levons-les justement à leur santé !
 


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Eric Leblanc - 17:31 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 2 commentaires - Lu 383 fois

Lundi 06 Octobre 2014

Grasberg 2007 ou la fabuleuse histoire d'un accord parfait...

...avec le colombo de poulet de Madame...

L'amateur de vin est souvent gourmand. Je dirais même plus, il est généralement gastronome. Tel est indéniablement mon cas, bien que je sois un piètre cuisinier. Par contre, pour ce qui est d'honorer dignement les plats des autres, en l'occurence un délicieux colombo de poulet à la Martiniquaise préparé par ma femme, je suis un champion.

Mon bonheur, mon fils, ma bataille : associer LA bouteille qui sublimera le plat ! 

Trouver l'Accord Parfait pour les papilles.
Le Saint-Graal hédoniste. 
Ou quand 1+1 font 3, tel le divin enfant de l'Amuuur.

Mais, je m'égare.

Pour ce faire, je descendais donc la veille du repas à la cave pour dénicher le flacon qui saurait déclencher un puissant orgasme culinaire aux convives.

Et, le P'tit blanc sans col, ce qu'il vous conseille chaudement de boire avec des plats épicés ou sucré-salés, ce sont des vins blancs contenant un peu de sucres résiduels, de type "tendre" ou "demi-sec" (voire moelleux, si le vin est sous-tendu par une bonne acidité). Surtout, évitez un vin rouge tannique, qui se mariera mal avec le sucre et qui ne fera que mettre du feu sur les épices présentes dans le plat. Ou un vin blanc trop sec. Optez plutôt pour un rosé vineux (Bandol, par exemple) ou un vin blanc avec du gras (du Rhône ou du Languedoc, par exemple, à base de grenache blanc, roussanne, marsanne, etc.).

Après avoir hésité entre un Vouvray 1/2 sec de Foreau et ma dernière bouteille de Minéral + 2009 (sec tendre) du montlouisien Frantz Saumon, mes doigts saisirent délicatement l'unique quille de GRASBERG 2007 du Domaine Marcel Deiss trônant dans mon humble cave.

 
J'ai toujours beaucoup aimé les vins de Jean-Michel DEISS, biodynamiste exigeant et poète sur les bords, qui a réintroduit en Alsace la notion de complantation, à savoir le fait de planter sur un terroir donné plusieurs voire la totalité des cépages alsaciens, le meilleur moyen selon lui pour en tirer toute la quintessence. 

Et alors que ces différents cépages ont normalement des cycles végétatifs différents, Jean-Michel Deiss s'est aperçu qu'au fil des années, le terroir prenait le pas sur le variétal, les cycles s'harmonisant. Contrairement à un assemblage, les différents raisins sont donc vendangés en même temps et pressés ensemble.

A l'époque, il y a une vingtaine d'année, il ne s'était pas fait que des amis chez ses confrères alsaciens, tant la notion "Alsace = monocépage" était érigée en dogme !

Moi, c'est tout le contraire : la complantation, ça m'éclate. Chaque bouteille me faisant pénétrer dans un univers inconnu jusqu'alors. 

Je m'explique.

Quand je goûte un riesling, je m'attends à un certain type de profil aromatique. Idem pour un vin issu de pinot gris ou de gewurztraminer, tant ses cépages ont une identité forte et facilement reconnaissable sous leur forme "variétale".

Mais quand vous goûtez à l'aveugle un vin comme le Grasberg composé majoritairement de riesling mais aussi de pinot gris et de gewurztraminer, vous ne savez tout simplement plus où vous habitez. 

Et c'est tellement bon, la surprise. Donc, quand je goûte un vin de ce domaine, issu d'une parcelle complantée, je suis un peu comme un gamin le matin de Noël.

"Bon, il nous parle de Grasberg, mais c'est quoi, c'est où ?" allez-vous me dire. C'est simple, vous tournez la bouteille, tout est indiqué sur la contre-étiquette.

 
Couleur d'or ambrée. Nez très expressif, précis et raffiné. On perçoit d'abord le riesling, avec ces notes pétrolées. Effectivement, on ne t'a pas menti sur la marchandise, tu te prends un gros uppercut d'oranges sanguines et d'agrumes dans le pif. En bouche, c'est tout aussi sublime : les sucres résiduels sont complètement fondus dans le vin, l'équilibre avec l'acidité est parfait, tout est mêlé, tout est en place aromatiquement, tout est cohérent, la finale, minérale, s'étend langoureusement... 

Accord majeur = fondamentale + tierce majeur + quinte juste

Avec le plat, le voici, l'accord majeur entre les arômes du vin et le lait de coco et le colombo, sa sucrosité enveloppant les épices, son acidité donnant du peps au plat.
 
 
L'autre pavé dans la mare jeté par Jean-Michel Deiss est la notion de "1er cru" qu'il aimerait voir distinguer un certain nombre de terroirs d'exception non classés parmi les 51 grands crus alsaciens, à l'instar des climats bourguignons.

L'occasion faisant le larron, je décidai de contacter Jean-Michel Deiss, pour lui poser quelques questions sur ces thèmes (auxquelles il a accepté très gentiment de me répondre, alors qu'il était en pleine vendange, qu'il en soit ici sincèrement remercié).

Parlez-nous de la complantation, que vous avez remise au goût du jour il y a une vingtaine d'année. A l'époque, cela avait fait grincer quelques dents, me semble-t-il. Qu'en est-il aujourd'hui ? Observez-vous un développement de cette pratique chez les autres vignerons ?

La complantation se développe, souvent accompagnée de complantation d’arbres fruitiers (agroforesterie), à mon exemple. Il y a déjà environ une quarantaine de producteurs qui ont renoncé à l’indication du cépage, c’est-à-dire à la vigne pure... les choses avancent donc !

Où en est la future hiérarchisation des AOC alsaciennes ? La mention "1er cru" verra-t-elle le jour ?

La demande est actée à  l’unanimité des instances, environ 120 dossiers  de 1er Crus sont déposés, on en attend encore environ 100. Donc ce niveau d’ambition existe, calé  sur les Grands Crus (57 hl/ha au lieu de 55 voir 50 pour les GC).

3) le consommateur est souvent perdu face aux vins alsaciens, qui contiennent souvent des sucres résiduels en plus en moins grande quantité. Quid de l'indication de la sucrosité sur les contre-etiquettes ? Verra-t-on l'apparition de la dénomination "1/2 sec" comme à Vouvray ou Montlouis, par exemple ?

Je ne suis pas sûr. Il me paraît plus probable que les vins industriels de cépages seront secs par défaut, les vins de terroir et de cru ayant eux une définition de sucrosité par terroir.

Propos recueillis le 29 septembre 2014



Lire aussi la fabuleuse dégustation d'Altenberg de Bergheim (verticale 1994-2012) par Patrick Böttcher sur son blog Vins Libres.




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Eric Leblanc - 16:25 - rubrique Chroniques bachiques - Version imprimable - Permalien - 0 commentaires - Lu 148 fois

Jeudi 25 Septembre 2014

La Bière, le Rock et le Marketing

Raise your glass in the air and smash it as you just don't care...


 
Le p'tit blanc sans col, le rock, il aime ça.

Pré-ado déjà, il customisait ses jaquettes de cassettes audio de Maiden et autres AC/DC aux effigies d'Eddy ou d'Angus Young. Comme d'autres jeunes boutonneux de son âge, il faisait du air guitar sur son lit, en se prenant pour Hendrix, Eddy Van Halen ou Slash. Avec ses copains, en boum, il pogottait joyeusement sur Rage against the Machine en criant "MOTHERFUCKER!!!", revêtu de sa veste en jean bardée d'écussons de hard rock.

Ce qu'il préférait, le p'tit blanc sans col, c'était écouter du gros son dans son bain. Sa maman, ça la faisait flipper qu'il finisse comme Claude François en voulant changer de face la cassette (putain de poste qui n'avait pas d'auto-reverse... Auto-reverse, le mot que tu ne peux pas comprendre si tu es né après 1990).

Quand il y pense, il se dit qu'ils étaient sacrément patients, ses parents, d'accepter que son groupe de rock répète dans le salon. Et qu'il veuille toujours écouter SA musique, dans la voiture sur la route des vacances... Et FORT, parce que le rock, ça s'écoute FORT ! Aves les potars à 11, si possible.


C'était aussi une époque ingrate avec les filles, mais il s'en foutait : on lui avait enfin offert un ampli Fender 100W et un pédalier avec plein de sons bizarres.

Et les filles, aussi belles soient-elles, avec un ampli Fender 100W, elles peuvent pas rivaliser.

Nostalgie, quand tu nous tiens.

Le p'tit blanc sans col, la bière, il aime ça aussi.

Et, en passant devant la vitrine du Comptoir Irlandais, v'là t'y pas qu'il tombe nez-à-nez avec des binouzes aux effigies des héros de son adolescence. Son sang ne fait qu'un tour. Il a soif. Il a envie de cacahuètes et de chips au vinaigre. Il a envie de s'enfiler ses canettes avec des potes en écoutant du gros son qui tâche.

Et bam, il craque, achat compulsif, qu'importe le prix pourvu qu'on ait l'ivresse !

Et décide d'organiser une séance de glou-test, pour voir ce qu'elles ont dans la bouteille.

Verdict.

Premier constat, vu les degrés alcoolique, on risque pas d'être saouls : de 4,7% à 5% vol., excusez du peu ! Ouhla, ça sent la mauvaise pils de festoche...

On démarre avec la DESTROYER de KISS, de la brasserie suédoise Krönleins Bryggery, en hommage à leur fameux 4ème album sorti en 1976, comprenant notamment Detroit Rock City.


 
Le verdict ne se fait pas attendre : "c'est d'la flotte !" lance un des convives.

Voilà, tout est dit : le seul intérêt de cette binouze insipide, type pils allemande, c'est de pouvoir la cracher par terre lors d'un bon vieux head-banging.

Et dire qu'elle est baptisée "the hottest beer in the world" par les mecs en charge du marketing. Est-ce à dire qu'elle passe mieux un peu tiède, cette bière de 33cl achetée 2,90 € ?...
 
Bref, aussi excitante qu'une Golf Bon Jovi.


Et quand on sait qu'il y a de très nombreuses brasseries artisanales aux Etats-Unis, je me dis que c'est un peu con de faire appel à une brasserie suédoise...

On passe à la Motörhead Bastards Lager.

 
Bon alors, Lemmy le moustachu, il boit aussi d'la flotte ou bien ?... Va-t-on avoir droit à une bonne vieille british ale ?...

Bah non, toujours en mode pils allemande, ça ressemble comme deux gouttes d'eau à la précédente, en un peu moins pire. Bière de soif aux notes légèrement herbacés, mais bon, pas de quoi slammer...

On z'yeute la contre-étiquette, et on se rend compte, Ô surprise, Ô génie marketing, qu'elle est produite par la même brasserie suédoise que la Kiss !...

Même tarif, 2,90 € (et vu à 3,70 € sur le site saveur-biere.com).

AHAHAHA... ah ah ah... hum...

Ouh, ça commence à me chatouiller par derrière.
 
On passe à la binouze AC/DC.

Alors, let there be rock ou bien ???

 

Première surprise, la contenance de cette canette est de 568 ml.
J'ai envie de vous dire : "WTF?".

Alors, produite en Australie ?... Et non, ce n'est que de la (fuckin') Karlsbraü !!! Mais comme il y a un beau packaging AC/DC, on te la vend 5 € la canette...

Et gustativement alors ?

Bah, je viens de vous le dire, c'est de la Karlsbraü. Le truc que tu ne bois pas, à part si tu es perdu dans le désert australien.

AHAHAH... Ah ah ah... hum...

Bon, on finit avec la Trooper de Maiden.



Fear of the dark. J'ai un peu peur.
 
Et bien non, première bonne surprise : c'est une vraie bitter anglaise, bière ambrée aux notes d'orge maltée, de citron et de miel, avec une bonne amertume, parfaite avec des chips au vinaigre.
 

Elle est le fruit de la collaboration de la brasserie anglaise Robinsons et du chanteur du groupe Bruce Dickinson, grand amateur de bière. Ainsi, pas moins de 3 types de houblons sont utilisés pour son élaboration : bobec, goldings et cascade.

Vendue 4,60 € les 50cl. Et 4,90 € pour le second packaging élaboré en série limité. Moi qui croyait que c'était une autre bière... Enfin, c'est ce que le vendeur m'avait dit : "l'une est blonde et l'autre est ambrée". Et non, ce sont les mêmes !!!...

AHAHAH... Ah ah ah... Hum...

Au total, cela m'aura donc coûté 20,30 €.

Oui, je vous l'accorde, ça fait cher le pack d'eau. Oui, ça chatouille un peu.

Bon, c'est bien gentil, tout ça, mais on va boire de la vraie bière !

Heureusement, il restait une Saison Dupont "Dry Hopping" 2014 au frigo...
 
 
Ah oui, c'est pas pareil...
 
Le premier brassage de la Saison Dry Hopping remonte à 2010. Il s’agit d’une bière blonde de fermentation haute, refermentée en bouteille comme la Saison Dupont traditionnelle. La particularité de cette cuvée spéciale, brassée en quantité limitée, est que le houblon utilisé pour le houblonnage à cru (« dry hopping », technique venue d'Angleterre *) soit différent chaque année. Cette année, trois variétés distinctes de houblon ont été sélectionnées. Pour le houblonnage à cru, les brassins ont été réalisés à partir de la variété Challenger cultivée en Belgique.

Notes de dégustation de leur site internet : "Bière d’un blond cuivré, sèche et désaltérante, à l’amertume soutenue. La Dry Hopping accentue les notes fruitées et florales de la bière. Notre sélection de levures lui confère des arômes et un goût bien typés. La vraie refermentation en bouteille, qui peut se prolonger longtemps dans votre cave, aboutit à une bière complexe et très aromatique".

Je ne saurais mieux dire !

Bref, méfiez-vous du marketing et vive les bonnes bières artisanales (belges, mais pas que) !

Je vous parlerai prochainement des meilleurs brasseries du Nord-Pas de Calais.

Santé, et vive le rock !


* le houblonnage à cru ou dry-hopping consiste à ajouter le houblon hors de la phase d'ébullition, à la fin de la phase de fermentation ou pendant la "garde". L'infusion est longue (de 1 à 15 jours) et s'opère à température ambiante. Ce procédé apporte principalement de l'arôme et pas (ou peu) d'amertume à la bière.



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Eric Leblanc - 12:05 - rubrique Chroniques brassicoles - Version imprimable - Permalien - 3 commentaires - Lu 320 fois

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